AN-LOC 57

Une première constatation s’impose : la baie de Tourane n’est pas à Tourane. Elle a été formée par les alluvions de la rivière Da- Nang qui ont relié au rivage un ilôt côtier montagneux. Mais l’agglomération vit sur la rivière et les regards qu’elle voudrait jeter sur la mer se heurtent à l’ilôt devenu promontoire. La vue du large n’est permise qu’au sortir de la ville, après le bois de filaos qui la borde gentiment au nord-ouest. Les senteurs marines, au contraire, pénètrent largement dans l’estuaire, portées par une brise guillerette, et balaient le quai d’une odeur de sel, d’iode et de poisson très vivifiante.
Le quai? Un boulevard planté d’arbres suit la berge côté ville. Il se relie à l’ensemble des rues larges et bien bâties qui font de Tourane une ville propre et quadrillée, comme My-Tho ou Nha- Trang. Mais l’autre rive est plus sévère, car la presqu’île de sable est propriété militaire. L’armée française y a construit en 1954-1955, une base terrestre qui rappelle Tan-Son-Nhut – Hanh-Thong-Tay aux portes de Saigon. Que de bâtiments admirables sur dix kilomètres de long ! Et, pour y accéder, le Génie a bâti un pont sur piles qui a certainement plus de cinq cents mètres de longueur.
Dans la voiture qui m’emportait vers Hué, le lendemain matin, je n’avais plus le temps de penser à Tourane. Le Col des Nuages, sa route en corniche surplombant la mer pendant dix kilomètres, son débouché sur l’eau alors qu’on vient de quitter l’eau, les fleuves d’Annam qui coupent la route et dont la largeur surprend, les rizières étroites que deux paysans irriguent en pédalant côte à côte pour faire monter l’eau par une machine à pales, toute la route vaut la peine d’être vue. Car, pour nous autres, gens du Sud-Vietnam, les montagnes du Centre sont un émerveillement.
Emerveillement de Hué ! Ville qui s’étire pendant deux kilomètres sur les deux rives du fleuve des Parfums, Hué est une cité multiple dans un paysage inoubliable.
J’ai l’habitude des paysages d’eau. J’ai vu le Donai à Bien-Hoa, la Rivière de Saigon à Thu-Dau-Mot, le Bassac à Can-Tho. Je goûte fort l’alliance de la verdure et de l’eau, je suis sensible aux nuances délicates de tous ces verts reflétés dans l’argent, j’apprécie l’éclairage qui, suivant l’heure, accuse ou estompe. Mais l’élément de sublimation qu’apportent des montagnes lointaines dans une telle harmonie, à Hué, m’a transporté d’admiration. Ces deux chaînes successives, dont semble surgir la Rivière des Parfums dans sa largeur conservée, cette abstraction de la distance, qui intègre au tableau immédiat des sommets éloignés, dont les teintes indéfinissables disent seules le recul, ces touches bistres et ces reflets mauves ajoutés en lisière du vert et de l’argent, m’ont laissé rompu d’émotion sur le fleuve pendant plusieurs heures.

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La nature ne contribue pas seule au charme de Hué. J’aurais voulu que vous visitiez avec moi la cité impériale, immense enceinte fortifiée d’un kilomètre et demi de côté, cernée de douves où flottent les jacinthes d’eau sous la pierre des quatre ponts en dos d’âne qui livrent accès aux portes monumentales. Les palais eux-mêmes sont protégés par une deuxième enceinte, qui laisse au dehors les résidences des mandarins, aujourd’hui remplacés par des villas plus modernes.
Franchies les portes extérieures, que gardent des pièces d’artillerie géantes, traversée la lice, le château d’entrée de la deuxième enceinte vous révèle la ville interdite : salle du trône et palais du roi d’enfilade, pagodes, temple des ancêtres et palais de la reine- mère en flanquement. Pense que chaque bâtiment s’élève dans une cour particulière, entourée de murs puissants que commandent des portes fortifiées. Des rues intérieures, pavées à larges dalles et plantées d’arbres, desservent chaque cour. Sans doute la garde veillait-elle sur les rues, car les portes de chaque enceinte particulière possèdent toutes une cloche d’airain de deux mètres de haut et un tam-tam de dimensions équivalentes.
Les gardiens qui font visiter la cité commentent avec affection un passé qui semble souvent dénué de mesure humaine. Importance des rites, majesté de l’empereur sont les thèmes de leurs dires. Et dans cette cour immense, où chaque dignitaire avait sa place marquée par une stèle, au pied des marches de la salle du trône, dont les cent mètres carrés de surface ne supportaient que l’empereur, comme sur l’esplanade du Temple des Ancêtres, où ricanent deux tigres de bronze, sur toutes ces dalles polies par le glissement des socques d’apparat, sur ces charpentes incurvées comme des cornes, sur toutes ces vasques à trépied, de marbre ou d’airain, sur ces chaudrons de cuivre ciselé, dans lesquels deux buffles tiendraient à l’aise, sur le gazon des pelouses silencieuses comme sur les nénuphars immobiles des douves, il semble que l’air se soit figé, comme dans une crypte.
Ce caractère ésotérique de la ville impériale, je l’ai retrouvé le lendemain matin au tombeau de Tu-Duc. Après une course de sept kilomètres en cyclo-pousse à travers la campagne de Hué, je frappais vers six heures, en même temps que le soleil, aux portes du tombeau. C’est-à-dire à l’entrée d’un enclos de cinq cents mètres de côté, comprenant, lui aussi, mur d’enceinte, porte fortifiée, cours intérieures indépendantes. Ici Dieu cohabite avec le mort. L’arc de triomphe qui abrite la tablette du défunt, les obélisques qui racontent sa gloire, le monument où repose soi-disant sa dépouille (en réalité, le lieu d’inhumation est autre, et nul ne doit le connaître), et devant lequel mandarins, éléphants et chevaux montent une dernière garde de pierre, toutes ces vanités du pouvoir humain s’abritent dans l’ombre d’une pagode. Mais les filaos et les frangipaniers, la fraîcheur de l’aube et la douceur du soleil nouveau, rendaient ce matin-là l’empereur et Dieu bien proches de nous.
Deux heures plus tard, l’avion me ramenait à Saigon. La poésie était finie.

AN-LOC 56

Cap Saint-Jacques, le 15 juin 1956
Je t’écris à la hâte cette épître, qui sera sans doute ma dernière lettre du Cap Saint-Jacques. J’inaugure une période troublée de déménagement, de chargement de bateau, d’errance et d’agitation qui me laisse peu de temps libre.
Nous évacuons définitivement le Cap Saint-Jacques le 21 juin. Ce matin-là, nos derniers camions emmèneront les derniers militaires français de l’armée de terre à la base militaire de Saigon. En attendant, transferts territoriaux et libération du personnel autochtone battent leur plein. Je prends mes repas au restaurant, car le mess des officiers a fermé ses portes le 10; le 17, je n’aurai plus d’ordonnance, le 20, plus de secrétaire; depuis le 11, je partage ma jeep avec plusieurs officiers, car nous avons déjà commencé à diriger le matériel sur le port d’embarquement.
Ma mâchoire va beaucoup mieux. Je peux à nouveau mâcher et mon appareil me sera retiré au début de la semaine prochaine.
Il est à peu près certain que j’embarquerai par avion dans les tout premiers jours de juillet. Le navire qui emportera le gros du bataillon lèvera l’ancre le 2 juillet.

 

 

Saigon, le 3 juillet 1956
J’ai tardé à t’écrire, voulant t’annoncer de manière certaine la date de mon retour. Depuis ce matin, le programme est arrêté : embarquement à Tan-Son-Nhut sur avion des T.A.I., samedi 7 juillet vers midi (heure de Saigon), débarquement à Orly dimanche 8 juillet vers midi (heure de Paris), arrivée rue de la Paix prévue pour 14 heures.
Ce départ, relativement précipité, est inespéré, car, en principe, l’armée ne pouvait disposer d’aucune place d’avion avant le 14 juillet. Tous les passages réservés aux fonctionnaires français avaient été mis par le Haut-Commissariat à la disposition des membres de l’enseignement. Je pense donc profiter du désistement de quelque professeur.
Mon bataillon s’est embarqué le 1er juillet sur le Flaminia, navire italien affrété par les Messageries Maritimes. En vérité, on peut dire que ce Flaminia emportait bien les dernières troupes françaises du Vietnam : bataillon du Cap Saint-Jacques, compagnie de Cam- Ranh – Nha-Trang, services du matériel de Saigon.

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Depuis le 1er juillet, d’ailleurs, l’Etat-Major des Forces Terres¬tres, qui avait subsisté à Saigon après le départ du général Jacquot sous le nom de Commandement des Organes Liquidateurs, a disparu. L’organisation actuelle est la suivante. Un colonel d’aviation commande la « Ligne de Communication Française au Vietnam », c’est-à-dire deux compagnies de transit, dont une de l’armée de terre (ancienne Base Militaire de Saigon). Parallèlement, le colonel attaché militaire de l’ambassade exerce les fonctions de chef de corps d’une « Unité Administrative du Haut-Commissariat », nouvellement créée pour grouper les séquelles du corps expéditionnaire : commis¬sion de réforme, intendance des pensions, etc. Je ne parle pas des compagnies de Quartier Général de la Mission Militaire et de la Commission de Contrôle, dont la gestion relève d’autres budgets. Et pour le Vietnam, c’est tout.
La mise sur pied de cette ligne de communication avant la disparition complète des organes liquidateurs a failli contrecarrer mes projets de voyage. Personne ne voulait signer ma permission, ni le premier colonel parce qu’il partait, ni le second parce qu’il n’était pas encore en fonctions. Grâce à Dieu, j’ai eu mon papier quand même, signé d’un capitaine qui embarquait le lendemain, et je suis parti visiter Tourane et Hué.
Arrivé à Tourane par avion, après 2 heures 15 de vol, j’ai bénéficié d’un atterrissage admirable. L’avion déboucha sur la mer au nord de Tourane, défila le long des montagnes qui bordent la côte, survola la plage et fit plusieurs voltes sur la baie avant de se poser. En débarquant, je connaissais déjà toute la région, du Col des Nuages au Cap Tourane en passant par la Montagne de Marbre.

AN-LOC 55

Cap Saint-Jacques, le 7 juin 1956
Dire que j’avais renoncé à t’écrire dimanche parce que je savais pas quoi te raconter ! Aujourd’hui, ce n’est pas la copie qui me manque, pour parler sur le mode journalistique. Figure-toi que je suis passé sous une remorque de camion dans la nuit de dimanche à lundi et que cet accident n’a interrompu mon service que vingt- quatre heures, le temps d’aller subir une visite radiographique de contrôle à l’hôpital de Saigon.

Voici l’histoire, en plusieurs épisodes :
Chapitre I. L’agression
Un G.M.C. du 2/19e R.M.I.C. rentrait d’une mission à Saigon dimanche 3 juin dans la soirée, lorsque, vers 21 heures, sept kilomè¬tres avant d’atteindre Ba-Ria, il fut doublé par une traction avant civile qui s’arrêta pile au milieu de la chaussée, forçant le véhicule militaire à stopper.
Un passager de la traction descendit et demanda de l’essence au chauffeur du G.M.C. Celui-ci, un caporal-chef vietnamien, répondit qu’il en avait juste assez pour regagner le Cap. Des injures fusèrent de la traction à l’adresse du caporal-chef. Celui-ci, perdant patience, démarra et voulut doubler la voiture civile par la droite. Pendant que le dépassement s’effectuait, des rafales de pistolet- mitrailleur jaillirent de la traction, tuant net le chauffeur, blessant le chef de voiture et un passager sur deux.
Le camion, devenu fou, se renversa dans la rizière, tandis que le rescapé et les deux blessés, trois sous-officiers français, s’enfuyaient à toute allure.
Chapitre II. L’évacuation des blessés
La traction disparue, ses occupants peut-être effrayés d’un massacre qu’ils n’avaient sans doute pas prémédité (Les Vietnamiens, comme les Méridionaux, ont le sang chaud), les trois Français remontèrent sur la route pour attendre une voiture secourable. Plusieurs véhicules passèrent sans s’arrêter; les blessés prétendirent avoir entendu, du chauffeur de l’un d’eux, un commentaire peu flatteur : « Ce sont des Français, ils peuvent crever! ». Enfin, le bon Samaritain se présenta sous la forme du directeur d’une usine électrique de Saigon, un Vietnamien opulent, qui embarqua les trois malheureux.
Mais, à la sortie de Ba-Ria, huit kilomètres plus loin, la pluie et la fausse manœuvre d’une autre voiture envoyèrent à son tour le directeur d’usine dans la rizière, le blessant assez grièvement.
La gendarmerie vietnamienne de Ba-Ria ramassa les morceaux, prévint par téléphone la base aérienne du Cap, qui fréta un avion spécial pour évacuer les blessés, dans la nuit, à l’hôpital de Saigon, L’histoire pourrait se terminer là.
Chapitre III. Le dépannage du camion accidenté et l’accident du dépanneur
Alerté dès l’arrivée des blessés à l’infirmerie de l’air, je décidai de me rendre sur les lieux de l’attaque pour chercher le corps du chauffeur, qui, sait-on jamais, n’était peut-être pas tout à fait mort. Le cadavre dûment vérifié et mis en route sur le Cap, je m’occupai ensuite de retirer le G.M.C. de la rizière; puis, la manœuvre de force terminée, il ne resta plus qu’à faire circuler les véhicules civils immobilisés de part et d’autre de nos engins de dépannage.

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Il était 4 heures du matin. La nuit était très noire. J’organisai le pilotage en détachant un sous-officier à côté de chaque rame de voitures civiles et donnai la priorité à l’une d’elles. Mais, soit indiscipline, soit incapacité, le gradé qui aurait dû retenir ses véhicules les laissa partir, et l’embouteillage gagna le centre du dispositif.
Planté au milieu de la chaussée, j’entrepris de canaliser cet afflux, guidant chaque voiture successivement. C’est ainsi que, face à l’ouest, je fis manœuvrer un tracteur qui tirait une remorque à deux roues, du genre de celles qu’on utilise pour les transports de grumes. Puis je me retournai vers Ba-Ria pour prendre en charge un autre véhicule.
C’est alors que la remorque, qui avait du ballant, fit un écart vers la gauche et me précipita au sol. Je m’effondrai d’un bloc, dans l’axe de la route, assommé. Quand je repris connaissance, la roue gauche de la remorque roulait doucement sur ma cuisse droite. Je la sentis remonter le long de ma colonne vertébrale et me mis à hurler de toutes mes forces pour qu’elle s’arrête avant de m’écraser la tête. Las! La tête y passa… et n’éclata pas. Mais comme mes cris avaient donné l’alarme (Rappelle-toi qu’il faisait nuit noire), le camion finit par stopper, la roue de la remorque reposant exactement sur ma main gauche. Il fallut de nouveaux hurlements pour obtenir ma libération.
Conclusions :
A) Morales. La protection de Dieu dans cette aventure est manifeste. Il n’est pas normal de se faire parcourir dans le sens de la longueur par une remorque de 300 kg et d’en sortir indemne !
Mais une chose m’effraie. C’est la facilité avec laquelle la mort peut survenir sans que sa proximité entraîne automatiquement un rapprochement avec Dieu. Je me suis vu mourir pendant quelques secondes; j’ai pensé à donner l’alarme, puis j’ai admis l’idée de ma mort comme une évidence, mais sans la lueur spirituelle qui aurait transformé cette accoutumance en résignation chrétienne. Peut-être étais-je trop abruti? Mais, en tout cas, je ne plaisanterai plus les repentirs de dernière heure, que je raillais comme des primes données à la vertu facile. Car j’ai eu la preuve que la dernière heure ne suscite pas forcément le repentir.
B) Physiques. Main gauche enflée, coude gauche éraflé, petite écorchure à la tempe gauche, entorse au pied droit, tous ces inconvénients sont en voie de disparition.
Petite fêlure du maxillaire inférieur droit, issue des racines de la 4e dent et dirigée en biais vers l’arrière, couronne de fer sur les dents du bas, liée à chaque dent par un fil de fer dont chaque pointe pénètre dans ma lèvre inférieure, légère ankylosé des muscles masticateurs, impossibilité temporaire d’ouvrir la bouche à plus de 15 degrés et de mâcher, tel est mon lot pour deux ou trois semaines.
Ce qui ne m’empêche pas de vivre normalement, à cette exception près que mes repas se composent tous de purée, de jambon haché et de yaourt. Je travaille comme d’habitude et ne suis pas malheureux. Aussi, vous auriez tort de vous inquiéter pour moi.

 

AN-LOC 54

Cap Saint-Jacques, le 31 mai 1956
Ma lettre vient d’être retardée par la visite d’un ancien interprète du bataillon. Ce type de pirate vaut que je te le décrive.
L’adjudant-chef interprète Nguyen van Hoi a servi depuis 1946 dans les diverses formations du secteur de Bien-Hoa. A la fin de la guerre, il était adjoint à l’officier de renseignement du sous-secteur d’An-Loc. Puis on lui confia le rôle d’O.R. du bataillon dans le cadre de la lre D.I.E.O.
C’était l’époque des grèves pseudo-viet-minh dans les plantations et des maquis binh-xuyen dans la forêt. Grâce au réseau d’informa¬teurs de l’ancien sous-secteur, Hoi se montrait précieux pour dépister les agents viet-minh dans les villages de coolies. Les renseignements qu’il obtenait étaient communiqués à l’armée et à la police vietna¬miennes, qui, seules, avaient le droit d’arrestation. Mais, pour éviter qu’il n’entretienne également les autorités officielles de nos activités clandestines, nous le tenions à l’écart de toutes nos entreprises. J’arguais de mon titre d’officier de sécurité pour mener, à son insu en principe, l’espionnage des forces gouvernementales et l’aide aux maquis rebelles.
Evidemment, à la longue, par ses informateurs, par les aveux des prisonniers ou les déclarations des ralliés au 2e Bureau vietna¬mien, Hoi finissait bien par savoir ce que nous faisions. Mais toujours trop tard pour pouvoir nous vendre avec profit.
Parallèlement, j’étais certain qu’il travaillait pour le compte de l’arrondissement vietnamien de Bien-Hoa. Mais les preuves me manquaient. Et d’ailleurs, nous n’avions pas intérêt à rompre; les renseignements que nous fournissions au gouvernement sur les Viet- Minh par l’intermédiaire de Hoi contrebalançaient notre action au profit des Binh-Xuyen.

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Cette existence en partie double dura dix-huit mois. Puis le Corps des interprètes licencia tous les citoyens vietnamiens et Hoi se trouva libéré en février dernier. Son établissement dans la vie civile illustre magnifiquement la parabole de l’économe infidèle.
Pour avoir fourni aux planteurs des renseignements sur les meneurs communistes de leur main-d’œuvre, Hoi obtint, gratis pro Deo, une importante concession de bambou en lisière des hévéas. Pour sa fidélité de dix années, l’armée française lui offrit le galon de sous-lieutenant et une centaine de milliers de piastres. Pour son silence sur nos activités, et par une filière de franc-maçonnerie, le bataillon lui obtint une place d’informateur de la Présidence du Conseil, aux appointements de 25000 piastres par mois. Et pour ses révélations sur notre compte, l’armée vietnamienne lui fit attribuer, par les Eaux et Forêts, une exemption de la taxe sur les bambous coupés. A l’heure actuelle, ce bandit touche une solde double de la mienne, coupe et vend des bambous qui ne lui coûtent rien, et perçoit l’impôt sur tous ses concurrents. Car plutôt que de payer 800 piastres par camion de bambou aux Eaux et Forêts de Xuan- Loc, chaque camionneur en verse 600 à Hoi, qui certifie que les tiges proviennent de sa concession et ne sont pas soumises à la taxe. Un dédommagement au contrôleur de Xuan-Loc, et tout est dit. Pauvre Ngo dinh Diem qui croit encore à la vertu de ses administrateurs !

AN-LOC 53

Cap Saint-Jacques, le 16 mai 1956
Aujourd’hui, 16 mai, la 6e Compagnie du 2/19e R.M.I.C. devient compagnie-cadres. C’est le premier résultat tangible de la déflation. Pratiquement, nous entrons dans le dernier mois de notre existence de bataillon. La nostalgie que j’en pourrais concevoir est combattue par l’accoutumance, qui est devenue la nôtre, aux perspectives de dissolution. C’est un peu comme à la guerre : à force de penser que l’on va mourir, les réactions de révolte finissent par s’engourdir.
L’armée vietnamienne commence à arriver au Cap Saint- Jacques. Il en vient de partout, de zone est comme des provinces les plus reculées du sud-ouest. Pour faire face à ses nouvelles obligations, l’Etat-Major Général a dû racler ses fonds de tiroir. On sent la crise des effectifs latente.
Le parc à munitions de Ganh-Rai a été transféré hier soir. C’était le dernier dépôt de munitions du corps expéditionnaire ; nous sommes désarmés à partir d’aujourd’hui.
Ce sont des soldats vietnamiens qui ont relevé nos tirailleurs le long des grilles de Ganh-Rai. Mais ne crois pas que le potentiel de guerre vietnamien s’en augmente ; les munitions ont été reprises par les Américains, qui les enverront sans doute ultérieurement aux Philippines ou au Japon.
Car les Etats-Unis s’emploient, sous couleur de mettre de l’ordre, à déshabiller l’armée vietnamienne. Prétextant que la réduction des effectifs, qu’ils ont ordonnée fin 1954, ne justifie plus l’importance des dotations de matériel attribuées pendant la guerre, ils sont en train de récupérer véhicules, armes, munitions et postes radio distribués par eux en 1952-1953. D’ici peu de temps, l’armée nationale connaîtra une véritable pénurie de matériel.
Comme les Allemands, les Américains paraissent avoir le culte de l’ordre en soi. Cette reprise, aux Vietnamiens qui s’en servaient, de matériel dont eux, Américains, n’ont nul besoin, pour le seul plaisir de faire respecter un tableau de dotation imposé par eux, semble normale au-delà du Pacifique, odieuse en deçà.
Il est vrai que, pour regarnir ses parcs automobiles, l’armée vietnamienne a monté une entreprise de vol de voitures françaises. C’est la 6e Section de l’Etat-Major (service de renseignement opéra-tionnel) qui est chargée de l’organisation. Et les résultats sont intéressants ; depuis mars dernier, nous avons enregistré la perte de cent à deux cents voitures. Toute indignation nous est interdite, car nous avons agi de même, à l’encontre des véhicules américains, en France en 1944, puis en Chine en 1945.
La mousson d’été ne me cause nulle joie. Heureusement, le Cap Saint-Jacques est privilégié; il y pleut moitié moins qu’à An- Loc. Comme chaque année, pourtant, j’accuse le coup : légère fièvre le soir, maladie de peau, qui, cette fois-ci, me couvre les mains et les bras de petites cloques purulentes, dégoût général des biens de ce monde. Dans quelques jours, tout sera passé; je serai installé dans ma sixième saison des pluies.

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Cap Saint-Jacques, le 23 mai 1956
Transfert et évacuation du Cap Saint-Jacques se précisent. Le 1er juin, le 2/l9e R.M.I.C. sera seul représentant de l’armée de terre dans la presqu’île. Le 10 juin, je serai chassé du mess des officiers; le 12 de ma chambre à coucher. Entre le 20 et le 25, sans doute, nous nous replierons à Saigon, la valise à la main.
C’est dans l’appauvrissement que l’on sent la valeur du confort. Toutes les commodités que l’armée mettait à notre disposition disparaissent une à une. Plus de liaison télétype avec la France, diminution des courants porteurs entre le Cap et Saigon, raréfaction des appareils téléphoniques, des véhicules, des ordonnances, dispari¬tion des mess, fermeture des centres d’accueil. J’ai maintenant conscience de ma condition d’étranger.
Le seul souci du jour semble d’ailleurs le démontage et l’expédition de notre matériel. La parole est aux magasiniers et aux emballeurs. L’Etat-Major a abdiqué en faveur de la Base; le chef de la section Organisation du 1er Bureau me disait ce matin au téléphone : « Comment voulez-vous que nous sachions ce qui se passera dans un mois? »

AN-LOC 52

Cap Saint-Jacques, le 29 avril 1956
T’ai-je dit que les opérations de démobilisation de mon bataillon commenceraient le 1er mai ? Jusqu’à maintenant, seuls étaient libérés les Autochtones qui le demandaient, soit à l’achèvement de leur contrat soit par résiliation. Une prime leur était offerte, correspon¬dant à leurs droits en matière de permission augmentés d’un mois de congé libérable.
Le 1er mai s’ouvrira une nouvelle phase. Seront démobilisés malgré eux ceux qui souhaitaient demeurer le plus longtemps possible dans l’armée française au Vietnam. Heureusement, le général Jacquot a obtenu du gouvernement l’autorisation de verser à ces libérables d’office, outre la prime antérieure, une indemnité de dégagement correspondant à quinze jours de solde par année de service. Grâce à Dieu, nous nous séparons du dernier carré de nos fidèles d’une façon relativement honnête, et je ne saurais trop en louer notre général en chef. Car je suis bien placé pour savoir que c’est à lui seul que nos tirailleurs devront cet avantage ; si l’état- major avait été libre de ses actes, il aurait appliqué la méthode Ely : démobilisation brutale et sans dédommagement.
Sur les 3000 Autochtones qui demeurent en service aujourd’hui, 1000 vont être libérés à Saigon par la 153e Compagnie de Quartier Général, 1000 au Cap Saint-Jacques par le 2/19e R.M.I.C., et les 1000 autres, parmi lesquels tous les mariés qui demandent à partir en France, ont déjà trouvé refuge à Seno.
En ce qui nous concerne, nous prévoyons quatre tranches de déflation : 1er et 15 mai, 1er et 15 juin. Cet échelonnement des départs dans le temps facilite les opérations techniques de démobilisation (préparation des pièces matricules, calcul de la solde et des indemni¬tés, transport des libérables et de leurs familles au Sud-Vietnam ou sur les Plateaux Montagnards) et permet de synchroniser l’amenuise¬ment des effectifs et les transferts territoriaux du Cap Saint-Jacques; nos hommes rentrent dans leurs foyers au fur et à mesure de leur relève par l’Armée Vietnamienne.

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Te dire que ces six semaines s’annoncent agréablement serait mentir. L’établissement des avis de mutation me fend le cœur et ne réjouit pas plus mes tirailleurs. « Titus Berenicem invitus invitam dimisit ». Mais je me console orgueilleusement en songeant qu’il vaut encore mieux pour eux que ce soit moi qui règle leur départ; je suis persuadé de mon utilité et je sais qu’ils pensent de même; leurs questions touchant mon rapatriement ont pour but de vérifier que je resterai le dernier.
Le général Jacquot est venu nous faire ses adieux jeudi dernier. Il a tenu un petit discours aux tirailleurs pour les remercier au nom de la France et leur dire son regret de se séparer d’eux. Puis, passant devant les officiers, il m’a dit bonjour fort aimablement et s’est extasié sur ma bonne mine.
Il est exact que le Cap Saint-Jacques me réussit très bien. Je suis un homme des pays chauds. Can-Tho, Thu-Duc, Bien-Hoa, Ba- Ria, le Cap m’ont été propices; alors que bon nombre de Français s’y traînaient écrasés par la chaleur, moi, je m’y suis toujours senti heureux de vivre. Par contre, les régions de plantations, plus froides et très pluvieuses, ne m’étaient guère favorables; c’est à Trang- Bom, puis à An-Loc, que je suis tombé malade.

Cap Saint-Jacques, le 8 mai 1956
Tu avais raison de penser que notre avenir se préciserait fin avril. La démobilisation des Autochtones a fait l’objet de la réglementation que je t’ai dite dimanche dernier : libération en quatre tranches, du 1er mai au 15 juin, versement d’une indemnité proportionnelle à l’ancienneté de service. Et les mesures de rapatrie¬ment des Européens viennent d’être arrêtées : embarquement en unité constituée sur le Vietnam le 25 juin, dissolution à l’arrivée à Marseille.
C’est à la demande du 4e Bureau que nous embarquons en unité constituée, malgré nos faibles effectifs (120 Européens). Cette fiction permet aux divers Services de nous obliger à emporter notre matériel organique : armement, transmissions, génie, intendance, automobile, etc. L’intention du Commandement français, depuis un an, ayant toujours été de ne faire aucun cadeau à l’armée vietnamienne, nous jouons le dernier acte de cette comédie mesquine en réexpédiant sur la Métropole jusqu’à nos lits et nos armoires.
Rentrerai-je en bateau avec tout le monde ? Si je le peux, je tâcherai de prendre l’avion, car la monotonie de la croisière maritime m’horripile. Quoi qu’il en soit, ce serait donc entre le 1er et le 15 juillet que vous me reverriez.
Ce qui me navre le plus est l’impossibilité dans laquelle je vais me trouver de prendre une permission sur place avant de partir. J’aurais souhaité retourner à Nha-Trang, visiter le Cambodge, peut- être Hué; j’avais même envisagé un voyage au Japon. Tous ces projets, que je comptais mettre à exécution entre la date de dissolution du bataillon et celle de mon rapatriement individuel, deviennent irréalisables en cas d’embarquement collectif. Tant pis.

AN-LOC 51

Cap Saint-Jacques, le 15 avril 1956
Autour de moi, il n’est plus question que de liquidation. Le général Jacquot a présidé le 10 avril une dernière cérémonie au Monument aux Morts de Saigon; les deux dernières compagnies de la garnison ont défilé rue Catinat aux accents du Chant du Départ. Les généraux Tran van Don et Tran van Minh sont venus hier inspecter le Cap Saint-Jacques pour arrêter leur plan d’installation. Les Autochtones volontaires pour nous suivre embarquent à cadence accélérée.
Malheureusement, s’il y avait une manière de partir en beauté, ce n’est pas celle-là qu’a choisie le général Jacquot. Les ultimes transferts sont menés par lui avec une insigne mesquinerie. Nous avons offert l’hôpital Roques au service de santé vietnamien après l’avoir soigneusement dégarni de tout mobilier et de tout appareil médical. Nous avons remis la base aéroportée de Ba-Queo à l’armée vietnamienne après avoir brûlé les parachutes, enlevé les machines et démonté les installations spécialisées. Non que le matériel ainsi récupéré soit renvoyé en France; il est vendu sur place, à très bas prix, à des marchands chinois.
Le sens de la grandeur fait bien défaut à nos chefs. Chaque incident franco-vietnamien (et Dieu sait s’il s’en produit quand les Français ont trop bu !) est réglé par eux dans un esprit de marchandage, qu’ils croient conforme à la tradition du pays, mais qui les discrédite plus sûrement que toute autre attitude. Le Vietnamien connaît les travers de sa race, s’attend à les trouver chez ses compatriotes, mais se montre fort déçu s’il les remarque chez un Français. Des amis saigonnais m’ont plusieurs fois tenu des propos semblables à celui-ci : « Nous savons qu’on ne peut pas faire confiance à la parole d’un Vietnamien; mais si l’on ne peut même plus croire un Français, alors, où allons-nous? »
On n’aura jamais tout écrit sur cette incompréhension des Français et des Vietnamiens, que la connaissance mutuelle n’arrive pas à faire disparaître. En 1900, le problème s’énonçait simplement ; deux milieux totalement étrangers s’abordant, chacun pouvait, par l’observation de ses coutumes, se créer une idée-type de l’autre. Mais maintenant que de nuances il faut interpréter ! Les Vietnamiens francisés et les Français vietnamisés deviennent les plus difficiles à saisir si l’on conserve les références d’antan. Et malheureusement bien des gens, de part et d’autre, cherchent encore à expliquer les faits et gestes de leurs partenaires d’après les archétypes anciens, au lieu d’admettre, une fois pour toutes, l’unité de l’homme.

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Cap Saint-Jacques, le 25 avril 1956
J’ai passé la journée de dimanche en réjouissances et me voici encore en retard pour t’écrire.
C’est la congrégation des Rédemptoristes qui en est cause. Depuis février 1956, une communauté de Rédemptoristes canadiens français, anciennement à Hué, faisait bâtir un nouveau collège à Rach-Dua, aux portes du Cap Saint-Jacques sur la route de Ba-Ria. L’inauguration de cet établissement a donné lieu, samedi et dimanche derniers, à plusieurs cérémonies auxquelles j’étais invité : représenta¬tions théâtrales en français et en vietnamien, messe pontificale célébrée par l’évêque vietnamien de Saigon, lunch, visite de la maison, etc.
J’ai été enthousiasmé par tout ce que j’ai vu à cette occasion. Evidemment, la messe pontificale et la tragédie vietnamienne ne m’ont rien appris ; les rites sacrés ou profanes engoncent la nature humaine et l’enveloppe formelle ne permet pas aux vibrations intérieures de s’extérioriser. Mais la pièce française m’a passionné. Je t’ai déjà dit combien je trouvais la gamme de sensibilité des Vietnamiens plus étendue que celle des Français, puisqu’ils acquièrent plus jeunes que nous leur maturité sans perdre pour autant leur délicatesse. Et cette richesse majeure de sentiments, c’est le théâtre français qui, l’autre soir, permettait le mieux de l’exprimer. Des élèves de quinze ou vingt-deux ans donnaient une pièce d’Henri Ghéon : « La quête du Graal », de ce genre mystique et guerrier, inspiré des traditions de la chevalerie, que le scoutisme français a mis en honneur. La perfection du jeu des acteurs, la justesse de leur intonation étaient admirables; et pourtant les Vietnamiens qui parlent français sans accent sont très rares. Mais ces qualités de présentation n’étaient rien à côté de l’esprit qui animait la scène, qui soulevait les acteurs hors d’eux-mêmes, leur soufflant tour à tour des accents passionnés sans fausse note et des aveux d’une infinie délicatesse.
Ce sera sans doute l’honneur de la France, et la seule forme d’elle-même qui survivra à sa présence, que d’avoir donné à cette âme vietnamienne si riche le moyen d’expression qui lui manquait. Et je persiste à croire que l’une des meilleures illustrations de la culture humaine est présentée par certains Vietnamiens de langue française.
Cette semaine voit arriver dans la presqu’île du Cap Saint- Jacques les premiers détachements de l’armée vietnamienne chargés de nous relever. Le poste frontière du Song Cay-Khe a été transféré, malheureusement dans des conditions assez lamentables, par notre faute. Le sous-officier français qui commandait ce poste, pour ne rien laisser en bon état aux mains des Vietnamiens, détruisit à coups de hache la guérite tricolore du pont. Le commandement vietnamien protesta, bien sûr, mais il fit mieux. Les débris de la guérite française furent laissés sur place, dans la boue, une guérite neuve aux couleurs vietnamiennes érigée à côté. Et pour les gens qui passent sur la route, ce voisinage est un symbole.

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An-Loc, le 7 février 1956
C’est la dernière lettre d’An-Loc que tu recevras. Notre déménagement est résolu. Dans les jours qui viennent le P.C. et la C.C.B. vont se transporter au Cap Saint-Jacques, et, plus tard, les autres compagnies, abandonnant la route Xuan-Loc – Ba-Ria, se regrouperont à Cat-Lo, douze kilomètres au nord du Cap. Le bataillon commence son ultime voyage. On croirait entendre la sonnerie qui, dans les coulisses d’un théâtre, appelle les acteurs pour le dernier tableau.
Des vingt mille hommes que comptait l’armée française le 1er janvier, il ne doit plus en rester que dix mille le 1er mars. Le nombre des Autochtones en service serait réduit à trois mille. Les rembarquements de troupes « importées » se poursuivent, au rythme des rotations de navires : deux tiers du 5e R.E.I. et reliquat du 1er R.E.C. en janvier, dernier bataillon du 22e R.I.C. en février. Les départs individuels atteignent un volume important : personnels d’unités dissoutes, malades des hôpitaux, que la moindre rougeole transforme en rapatriés sanitaires, officiers de la Mission, dont le rapatriement accéléré avoue l’échec de la coexistence franco- américaine et l’abandon de notre dernière illusion d’influence au Vietnam.
En parallèle de cette course à la mer, il faut noter l’accroissement de nos effectifs et la montée de notre popularité au Cambodge. Je n’oublie pas qu’en 1953 le roi Norodom Sihanouk avait exigé et obtenu le départ immédiat du corps expéditionnaire; les unités khmères de l’armée française avaient dû être transférées en toute hâte aux forces cambodgiennes. Or, aujourdhui, le gouvernement réclame de nouveaux instructeurs français et le peuple fête nos compatriotes. Les impromptus de Phnom-Penh sont curieux.
A vrai dire, j’aurais tendance à attribuer ce revirement à l’influence des Américains. L’orgueil immense de ces gens-là et leur incapacité à s’adapter aux pays étrangers ont dressé contre eux les populations d’Indochine. Au Vietnam, Diem trouve politique de les utiliser contre nous. Mais au Cambodge c’est l’inverse. Contre l’invasion américaine qui se dessine, l’amitié française est brandie comme un bouclier. A la première livraison de matériel de guerre américain, ces temps derniers, un officier de l’état-major khmer a dit à l’un des nôtres : « Je ne vais pas à la cérémonie, les Américains vont encore prendre des vues et tourner des films pour célébrer leur générosité. Si l’on tournait un film chaque fois que la France nous donne quelque chose, nous passerions nos journées au cinéma ! »

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La réplique m’a été donnée par mon camarade de promotion vietnamien, le colonel Do cao Tri : « L’armée française ne sait pas quoi faire de son matériel, puisque les frais de réexpédition sont plus élevés que les prix de revient. Alors pourquoi constatons-nous qu’elle brûle tout, au lieu d’en faire cadeau à l’armée vietnamienne qui crie misère? ». Il est certain que la base aéroportée française de Ba-Queo, par exemple, a brûlé des centaines de parachutes en bon état (coût d’un jeu de parachutes : 120000 francs) alors qu’à dix kilomètres de là, le groupement aéroporté vietnamien de Chi- Hoa saute avec des voilures qui ont largement dépassé les cinquante heures de limite de sécurité. Je sais que le 2/43e R.I.C. a employé l’été dernier plusieurs compagnies à déchirer en série des chemises et des pantalons neufs. J’ai entendu le général Jacquot proclamer voici un an déjà : « Plus un sou pour les Vietnamiens ! » Sommes- nous tellement bénéficiaires de ces mesquineries ?
Je pense faire mouvement, « de ma personne » comme disent les chefs, dimanche prochain 12 février, fête du Têt. Je ne te cache pas ma mélancolie d’abandonner cette forêt vierge qui a couvert tant d’émotions, peurs et joies, depuis 1951. Et ma tristesse se double du fait que, pour tous, ce déménagement d’un bataillon, qui tenait le sous-secteur d’An-Loc depuis février 1946, est un repli.

AN-LOC 43

An-Loc, le 30 janvier 1956
Je vais dîner ce soir à Cholon chez le colonel Do cao Tri. C’est mon ancien compagnon de chambre de l’E.A.I., devenu lieutenant- colonel, commandant le groupement aéroporté vietnamien. Nous nous aimions bien, à Auvours, à Coëtquidan, puis à Idron, sans beaucoup nous comprendre d’ailleurs. Il m’avait choisi comme interlocuteur des très rares confidences qui lui échappaient, et moi, souvent, je souffrais pour lui de l’isolement dans lequel les élèves français le tenaient. Ma vocation vietnamienne a dû naître à cette époque.
Toujours est-il qu’il se montre, encore aujourd’hui, très gentil avec moi, que sa femme est charmante, et que je me rends chez eux avec un très grand plaisir. Nous parlons politique en toute franchise, bien que, parfois, je fasse figure d’accusé, car lui, grand bourgeois du Vietnam, s’indigne que des Français aient aidé les maquisards. Je replace alors le problème sur un plan sentimental ou humanitaire, et il admet en général mes explications.
Son rôle dans les incidents de Saigon, en avril 1955, le dépeint comme un défenseur de l’ordre. Tu sais qu’il a sauvé le général Vy, séquestré au Palais de l’Indépendance par le comité révolutionnaire, en téléphonant au Président Diem qu’il allait bombarder le palais si Vy n’était pas relâché. « Tu comprends, dit-il, je ne pouvais pas laisser insulter un général vietnamien par des civils. Et d’ailleurs j’avais un ordre écrit du général Ty, vieux de huit jours il est vrai, d’assurer la sécurité de Vy ».

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Mais le lendemain, lorsque Vy chercha à soulever les troupes de Saigon contre Diem, lorsque la Garde Impériale descendit de Da-Lat pour occuper les centres vitaux de la capitale, Tri désapprouva ce coup de force et resta neutre ; son abstention entraîna l’échec des Baodaïstes. « Tu comprends, je ne pouvais pas donner à mes parachutistes l’ordre de tirer sur les bataillons d’infanterie de Saigon. »
Puis, quand les Binh-Xuyen déclenchèrent la guerre des rues, Tri se mit à la disposition du président Diem pour les combattre. « Je suis un militaire, dit-il, je ne fais pas de politique. J’obéis à l’autorité constituée et je réprime les pirates ». Depuis que le sang a coulé (les journées de Saigon ont coûté aux parachutistes cinq cents tués et blessés), il ne pardonne pas aux sectes. « L’état vietnamien ne peut pas tolérer sur son territoire l’existence de forces armées qui échappent à son obédience ». Le parallèle est curieux entre ce Vietnamien qui raisonne comme un chef d’état occidental et les Français que nous avons été, jonglant avec les féodalités et les bandes armées. Je crois néanmoins que l’attitude froide et réfléchie du colonel Tri dans la tourmente surclasse la passivité sénile du général Ely et l’agitation inefficace du général Jacquot.

AN-LOC 42

An-Loc, le 26 janvier 1956
Encore une fois, je suis en retard pour t’écrire. La faute en est aux démobilisations accélérées que le Commandement vient de susciter à l’occasion du Têt. Profitant de là tradition qui invite les Vietnamiens à se reposer pendant trente jours au début de l’année (ne vous indignez pas, le calendrier oriental ignore la détente dominicale), le général vient de promettre une gratification d’un mois de solde supplémentaire au personnel autochtone qui demanderait la résiliation de son contrat avant le Têt. Parallèlement, l’allocation dévolue pour la fête aux militaires en service, égale à un mois de traitement en 1955, a été ramenée à huit ou quinze jours, suivant les grades, en 1956. Nos chefs sont de bons maîtres chanteurs, mais le sens de la grandeur leur fait totalement défaut.

Pressentant la fin prochaine de l’armée française, las des informations erronées qui les maintiennent en perpétuelle inquiétude d’une dissolution ou d’un déménagement, cent tirailleurs du bataillon (sur sept cent cinquante) ont demandé à bénéficier de cette mesure de dégagement. Le calcul de leurs droits, compte tenu des nominations que j’ai cru devoir prononcer, l’organisation des convois sur Saigon pour les Vietnamiens, sur Ban-Me-Thuot pour les Montagnards, le règlement de tous les cas particuliers qui se révèlent au dernier moment m’ont fort occupé ces jours-ci. S’il n’y avait qu’à appliquer les règlements de l’intendance, cette démobilisation serait chose simple. Mais j’essaie, dans la mesure du possible, de faciliter le reclassement des libérés dans la vie civile ou dans l’armée vietnamienne. Distribution de tôles, de ciment à ceux qui se retirent aux environs de Saigon, de vêtements, de literie à tous, délivrance de certificats multiples, me créent des activités incessantes, que je suis d’ailleurs obligé de taire, car elles ne correspondent pas à la stricte observance des lois métropolitaines. Figure-toi que les notes administratives prévoient simultanément, par exemple, la récupéra¬tion du paquetage des militaires libérés et l’abandon sur place des collections d’effets en cas de dissolution !

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Cette atmosphère de liquidation m’amène à te parler de mon retour en France. Le problème est simple. J’ai demandé et obtenu ces jours-ci une prolongation de trois mois. Ce sursis a pour but de me maintenir à mon poste jusqu’à la dissolution du bataillon. Passée cette date, quel que soit le délai qui reste à courir, je serai rapatrié pour suppression d’emploi.
Quand interviendra la décision de dissolution ? Je l’ignore. Sans doute le 1er mars ou le 1er avril. S’il fallait seulement tenir compte de la diminution des effectifs du bataillon, nous subsisterions encore six mois. S’il est d’autres raisons, je n’ai pas qualité pour apprécier leurs incidences.

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