AN-LOC 43

An-Loc, le 30 janvier 1956
Je vais dîner ce soir à Cholon chez le colonel Do cao Tri. C’est mon ancien compagnon de chambre de l’E.A.I., devenu lieutenant- colonel, commandant le groupement aéroporté vietnamien. Nous nous aimions bien, à Auvours, à Coëtquidan, puis à Idron, sans beaucoup nous comprendre d’ailleurs. Il m’avait choisi comme interlocuteur des très rares confidences qui lui échappaient, et moi, souvent, je souffrais pour lui de l’isolement dans lequel les élèves français le tenaient. Ma vocation vietnamienne a dû naître à cette époque.
Toujours est-il qu’il se montre, encore aujourd’hui, très gentil avec moi, que sa femme est charmante, et que je me rends chez eux avec un très grand plaisir. Nous parlons politique en toute franchise, bien que, parfois, je fasse figure d’accusé, car lui, grand bourgeois du Vietnam, s’indigne que des Français aient aidé les maquisards. Je replace alors le problème sur un plan sentimental ou humanitaire, et il admet en général mes explications.
Son rôle dans les incidents de Saigon, en avril 1955, le dépeint comme un défenseur de l’ordre. Tu sais qu’il a sauvé le général Vy, séquestré au Palais de l’Indépendance par le comité révolutionnaire, en téléphonant au Président Diem qu’il allait bombarder le palais si Vy n’était pas relâché. « Tu comprends, dit-il, je ne pouvais pas laisser insulter un général vietnamien par des civils. Et d’ailleurs j’avais un ordre écrit du général Ty, vieux de huit jours il est vrai, d’assurer la sécurité de Vy ».

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Mais le lendemain, lorsque Vy chercha à soulever les troupes de Saigon contre Diem, lorsque la Garde Impériale descendit de Da-Lat pour occuper les centres vitaux de la capitale, Tri désapprouva ce coup de force et resta neutre ; son abstention entraîna l’échec des Baodaïstes. « Tu comprends, je ne pouvais pas donner à mes parachutistes l’ordre de tirer sur les bataillons d’infanterie de Saigon. »
Puis, quand les Binh-Xuyen déclenchèrent la guerre des rues, Tri se mit à la disposition du président Diem pour les combattre. « Je suis un militaire, dit-il, je ne fais pas de politique. J’obéis à l’autorité constituée et je réprime les pirates ». Depuis que le sang a coulé (les journées de Saigon ont coûté aux parachutistes cinq cents tués et blessés), il ne pardonne pas aux sectes. « L’état vietnamien ne peut pas tolérer sur son territoire l’existence de forces armées qui échappent à son obédience ». Le parallèle est curieux entre ce Vietnamien qui raisonne comme un chef d’état occidental et les Français que nous avons été, jonglant avec les féodalités et les bandes armées. Je crois néanmoins que l’attitude froide et réfléchie du colonel Tri dans la tourmente surclasse la passivité sénile du général Ely et l’agitation inefficace du général Jacquot.

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