AN-LOC 44

An-Loc, le 7 février 1956
C’est la dernière lettre d’An-Loc que tu recevras. Notre déménagement est résolu. Dans les jours qui viennent le P.C. et la C.C.B. vont se transporter au Cap Saint-Jacques, et, plus tard, les autres compagnies, abandonnant la route Xuan-Loc – Ba-Ria, se regrouperont à Cat-Lo, douze kilomètres au nord du Cap. Le bataillon commence son ultime voyage. On croirait entendre la sonnerie qui, dans les coulisses d’un théâtre, appelle les acteurs pour le dernier tableau.
Des vingt mille hommes que comptait l’armée française le 1er janvier, il ne doit plus en rester que dix mille le 1er mars. Le nombre des Autochtones en service serait réduit à trois mille. Les rembarquements de troupes « importées » se poursuivent, au rythme des rotations de navires : deux tiers du 5e R.E.I. et reliquat du 1er R.E.C. en janvier, dernier bataillon du 22e R.I.C. en février. Les départs individuels atteignent un volume important : personnels d’unités dissoutes, malades des hôpitaux, que la moindre rougeole transforme en rapatriés sanitaires, officiers de la Mission, dont le rapatriement accéléré avoue l’échec de la coexistence franco- américaine et l’abandon de notre dernière illusion d’influence au Vietnam.
En parallèle de cette course à la mer, il faut noter l’accroissement de nos effectifs et la montée de notre popularité au Cambodge. Je n’oublie pas qu’en 1953 le roi Norodom Sihanouk avait exigé et obtenu le départ immédiat du corps expéditionnaire; les unités khmères de l’armée française avaient dû être transférées en toute hâte aux forces cambodgiennes. Or, aujourdhui, le gouvernement réclame de nouveaux instructeurs français et le peuple fête nos compatriotes. Les impromptus de Phnom-Penh sont curieux.
A vrai dire, j’aurais tendance à attribuer ce revirement à l’influence des Américains. L’orgueil immense de ces gens-là et leur incapacité à s’adapter aux pays étrangers ont dressé contre eux les populations d’Indochine. Au Vietnam, Diem trouve politique de les utiliser contre nous. Mais au Cambodge c’est l’inverse. Contre l’invasion américaine qui se dessine, l’amitié française est brandie comme un bouclier. A la première livraison de matériel de guerre américain, ces temps derniers, un officier de l’état-major khmer a dit à l’un des nôtres : « Je ne vais pas à la cérémonie, les Américains vont encore prendre des vues et tourner des films pour célébrer leur générosité. Si l’on tournait un film chaque fois que la France nous donne quelque chose, nous passerions nos journées au cinéma ! »

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La réplique m’a été donnée par mon camarade de promotion vietnamien, le colonel Do cao Tri : « L’armée française ne sait pas quoi faire de son matériel, puisque les frais de réexpédition sont plus élevés que les prix de revient. Alors pourquoi constatons-nous qu’elle brûle tout, au lieu d’en faire cadeau à l’armée vietnamienne qui crie misère? ». Il est certain que la base aéroportée française de Ba-Queo, par exemple, a brûlé des centaines de parachutes en bon état (coût d’un jeu de parachutes : 120000 francs) alors qu’à dix kilomètres de là, le groupement aéroporté vietnamien de Chi- Hoa saute avec des voilures qui ont largement dépassé les cinquante heures de limite de sécurité. Je sais que le 2/43e R.I.C. a employé l’été dernier plusieurs compagnies à déchirer en série des chemises et des pantalons neufs. J’ai entendu le général Jacquot proclamer voici un an déjà : « Plus un sou pour les Vietnamiens ! » Sommes- nous tellement bénéficiaires de ces mesquineries ?
Je pense faire mouvement, « de ma personne » comme disent les chefs, dimanche prochain 12 février, fête du Têt. Je ne te cache pas ma mélancolie d’abandonner cette forêt vierge qui a couvert tant d’émotions, peurs et joies, depuis 1951. Et ma tristesse se double du fait que, pour tous, ce déménagement d’un bataillon, qui tenait le sous-secteur d’An-Loc depuis février 1946, est un repli.

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