AN-LOC 51

Cap Saint-Jacques, le 15 avril 1956
Autour de moi, il n’est plus question que de liquidation. Le général Jacquot a présidé le 10 avril une dernière cérémonie au Monument aux Morts de Saigon; les deux dernières compagnies de la garnison ont défilé rue Catinat aux accents du Chant du Départ. Les généraux Tran van Don et Tran van Minh sont venus hier inspecter le Cap Saint-Jacques pour arrêter leur plan d’installation. Les Autochtones volontaires pour nous suivre embarquent à cadence accélérée.
Malheureusement, s’il y avait une manière de partir en beauté, ce n’est pas celle-là qu’a choisie le général Jacquot. Les ultimes transferts sont menés par lui avec une insigne mesquinerie. Nous avons offert l’hôpital Roques au service de santé vietnamien après l’avoir soigneusement dégarni de tout mobilier et de tout appareil médical. Nous avons remis la base aéroportée de Ba-Queo à l’armée vietnamienne après avoir brûlé les parachutes, enlevé les machines et démonté les installations spécialisées. Non que le matériel ainsi récupéré soit renvoyé en France; il est vendu sur place, à très bas prix, à des marchands chinois.
Le sens de la grandeur fait bien défaut à nos chefs. Chaque incident franco-vietnamien (et Dieu sait s’il s’en produit quand les Français ont trop bu !) est réglé par eux dans un esprit de marchandage, qu’ils croient conforme à la tradition du pays, mais qui les discrédite plus sûrement que toute autre attitude. Le Vietnamien connaît les travers de sa race, s’attend à les trouver chez ses compatriotes, mais se montre fort déçu s’il les remarque chez un Français. Des amis saigonnais m’ont plusieurs fois tenu des propos semblables à celui-ci : « Nous savons qu’on ne peut pas faire confiance à la parole d’un Vietnamien; mais si l’on ne peut même plus croire un Français, alors, où allons-nous? »
On n’aura jamais tout écrit sur cette incompréhension des Français et des Vietnamiens, que la connaissance mutuelle n’arrive pas à faire disparaître. En 1900, le problème s’énonçait simplement ; deux milieux totalement étrangers s’abordant, chacun pouvait, par l’observation de ses coutumes, se créer une idée-type de l’autre. Mais maintenant que de nuances il faut interpréter ! Les Vietnamiens francisés et les Français vietnamisés deviennent les plus difficiles à saisir si l’on conserve les références d’antan. Et malheureusement bien des gens, de part et d’autre, cherchent encore à expliquer les faits et gestes de leurs partenaires d’après les archétypes anciens, au lieu d’admettre, une fois pour toutes, l’unité de l’homme.

A voir: vietnam cambodge voyage | visiter l’indochine | nuit chez l’habitant vietnam | voyage Vietnam circuit

Cap Saint-Jacques, le 25 avril 1956
J’ai passé la journée de dimanche en réjouissances et me voici encore en retard pour t’écrire.
C’est la congrégation des Rédemptoristes qui en est cause. Depuis février 1956, une communauté de Rédemptoristes canadiens français, anciennement à Hué, faisait bâtir un nouveau collège à Rach-Dua, aux portes du Cap Saint-Jacques sur la route de Ba-Ria. L’inauguration de cet établissement a donné lieu, samedi et dimanche derniers, à plusieurs cérémonies auxquelles j’étais invité : représenta¬tions théâtrales en français et en vietnamien, messe pontificale célébrée par l’évêque vietnamien de Saigon, lunch, visite de la maison, etc.
J’ai été enthousiasmé par tout ce que j’ai vu à cette occasion. Evidemment, la messe pontificale et la tragédie vietnamienne ne m’ont rien appris ; les rites sacrés ou profanes engoncent la nature humaine et l’enveloppe formelle ne permet pas aux vibrations intérieures de s’extérioriser. Mais la pièce française m’a passionné. Je t’ai déjà dit combien je trouvais la gamme de sensibilité des Vietnamiens plus étendue que celle des Français, puisqu’ils acquièrent plus jeunes que nous leur maturité sans perdre pour autant leur délicatesse. Et cette richesse majeure de sentiments, c’est le théâtre français qui, l’autre soir, permettait le mieux de l’exprimer. Des élèves de quinze ou vingt-deux ans donnaient une pièce d’Henri Ghéon : « La quête du Graal », de ce genre mystique et guerrier, inspiré des traditions de la chevalerie, que le scoutisme français a mis en honneur. La perfection du jeu des acteurs, la justesse de leur intonation étaient admirables; et pourtant les Vietnamiens qui parlent français sans accent sont très rares. Mais ces qualités de présentation n’étaient rien à côté de l’esprit qui animait la scène, qui soulevait les acteurs hors d’eux-mêmes, leur soufflant tour à tour des accents passionnés sans fausse note et des aveux d’une infinie délicatesse.
Ce sera sans doute l’honneur de la France, et la seule forme d’elle-même qui survivra à sa présence, que d’avoir donné à cette âme vietnamienne si riche le moyen d’expression qui lui manquait. Et je persiste à croire que l’une des meilleures illustrations de la culture humaine est présentée par certains Vietnamiens de langue française.
Cette semaine voit arriver dans la presqu’île du Cap Saint- Jacques les premiers détachements de l’armée vietnamienne chargés de nous relever. Le poste frontière du Song Cay-Khe a été transféré, malheureusement dans des conditions assez lamentables, par notre faute. Le sous-officier français qui commandait ce poste, pour ne rien laisser en bon état aux mains des Vietnamiens, détruisit à coups de hache la guérite tricolore du pont. Le commandement vietnamien protesta, bien sûr, mais il fit mieux. Les débris de la guérite française furent laissés sur place, dans la boue, une guérite neuve aux couleurs vietnamiennes érigée à côté. Et pour les gens qui passent sur la route, ce voisinage est un symbole.

You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply

Powered by WordPress