AN-LOC 52

Cap Saint-Jacques, le 29 avril 1956
T’ai-je dit que les opérations de démobilisation de mon bataillon commenceraient le 1er mai ? Jusqu’à maintenant, seuls étaient libérés les Autochtones qui le demandaient, soit à l’achèvement de leur contrat soit par résiliation. Une prime leur était offerte, correspon¬dant à leurs droits en matière de permission augmentés d’un mois de congé libérable.
Le 1er mai s’ouvrira une nouvelle phase. Seront démobilisés malgré eux ceux qui souhaitaient demeurer le plus longtemps possible dans l’armée française au Vietnam. Heureusement, le général Jacquot a obtenu du gouvernement l’autorisation de verser à ces libérables d’office, outre la prime antérieure, une indemnité de dégagement correspondant à quinze jours de solde par année de service. Grâce à Dieu, nous nous séparons du dernier carré de nos fidèles d’une façon relativement honnête, et je ne saurais trop en louer notre général en chef. Car je suis bien placé pour savoir que c’est à lui seul que nos tirailleurs devront cet avantage ; si l’état- major avait été libre de ses actes, il aurait appliqué la méthode Ely : démobilisation brutale et sans dédommagement.
Sur les 3000 Autochtones qui demeurent en service aujourd’hui, 1000 vont être libérés à Saigon par la 153e Compagnie de Quartier Général, 1000 au Cap Saint-Jacques par le 2/19e R.M.I.C., et les 1000 autres, parmi lesquels tous les mariés qui demandent à partir en France, ont déjà trouvé refuge à Seno.
En ce qui nous concerne, nous prévoyons quatre tranches de déflation : 1er et 15 mai, 1er et 15 juin. Cet échelonnement des départs dans le temps facilite les opérations techniques de démobilisation (préparation des pièces matricules, calcul de la solde et des indemni¬tés, transport des libérables et de leurs familles au Sud-Vietnam ou sur les Plateaux Montagnards) et permet de synchroniser l’amenuise¬ment des effectifs et les transferts territoriaux du Cap Saint-Jacques; nos hommes rentrent dans leurs foyers au fur et à mesure de leur relève par l’Armée Vietnamienne.

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Te dire que ces six semaines s’annoncent agréablement serait mentir. L’établissement des avis de mutation me fend le cœur et ne réjouit pas plus mes tirailleurs. « Titus Berenicem invitus invitam dimisit ». Mais je me console orgueilleusement en songeant qu’il vaut encore mieux pour eux que ce soit moi qui règle leur départ; je suis persuadé de mon utilité et je sais qu’ils pensent de même; leurs questions touchant mon rapatriement ont pour but de vérifier que je resterai le dernier.
Le général Jacquot est venu nous faire ses adieux jeudi dernier. Il a tenu un petit discours aux tirailleurs pour les remercier au nom de la France et leur dire son regret de se séparer d’eux. Puis, passant devant les officiers, il m’a dit bonjour fort aimablement et s’est extasié sur ma bonne mine.
Il est exact que le Cap Saint-Jacques me réussit très bien. Je suis un homme des pays chauds. Can-Tho, Thu-Duc, Bien-Hoa, Ba- Ria, le Cap m’ont été propices; alors que bon nombre de Français s’y traînaient écrasés par la chaleur, moi, je m’y suis toujours senti heureux de vivre. Par contre, les régions de plantations, plus froides et très pluvieuses, ne m’étaient guère favorables; c’est à Trang- Bom, puis à An-Loc, que je suis tombé malade.

Cap Saint-Jacques, le 8 mai 1956
Tu avais raison de penser que notre avenir se préciserait fin avril. La démobilisation des Autochtones a fait l’objet de la réglementation que je t’ai dite dimanche dernier : libération en quatre tranches, du 1er mai au 15 juin, versement d’une indemnité proportionnelle à l’ancienneté de service. Et les mesures de rapatrie¬ment des Européens viennent d’être arrêtées : embarquement en unité constituée sur le Vietnam le 25 juin, dissolution à l’arrivée à Marseille.
C’est à la demande du 4e Bureau que nous embarquons en unité constituée, malgré nos faibles effectifs (120 Européens). Cette fiction permet aux divers Services de nous obliger à emporter notre matériel organique : armement, transmissions, génie, intendance, automobile, etc. L’intention du Commandement français, depuis un an, ayant toujours été de ne faire aucun cadeau à l’armée vietnamienne, nous jouons le dernier acte de cette comédie mesquine en réexpédiant sur la Métropole jusqu’à nos lits et nos armoires.
Rentrerai-je en bateau avec tout le monde ? Si je le peux, je tâcherai de prendre l’avion, car la monotonie de la croisière maritime m’horripile. Quoi qu’il en soit, ce serait donc entre le 1er et le 15 juillet que vous me reverriez.
Ce qui me navre le plus est l’impossibilité dans laquelle je vais me trouver de prendre une permission sur place avant de partir. J’aurais souhaité retourner à Nha-Trang, visiter le Cambodge, peut- être Hué; j’avais même envisagé un voyage au Japon. Tous ces projets, que je comptais mettre à exécution entre la date de dissolution du bataillon et celle de mon rapatriement individuel, deviennent irréalisables en cas d’embarquement collectif. Tant pis.

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