AN-LOC 55

Cap Saint-Jacques, le 7 juin 1956
Dire que j’avais renoncé à t’écrire dimanche parce que je savais pas quoi te raconter ! Aujourd’hui, ce n’est pas la copie qui me manque, pour parler sur le mode journalistique. Figure-toi que je suis passé sous une remorque de camion dans la nuit de dimanche à lundi et que cet accident n’a interrompu mon service que vingt- quatre heures, le temps d’aller subir une visite radiographique de contrôle à l’hôpital de Saigon.

Voici l’histoire, en plusieurs épisodes :
Chapitre I. L’agression
Un G.M.C. du 2/19e R.M.I.C. rentrait d’une mission à Saigon dimanche 3 juin dans la soirée, lorsque, vers 21 heures, sept kilomè¬tres avant d’atteindre Ba-Ria, il fut doublé par une traction avant civile qui s’arrêta pile au milieu de la chaussée, forçant le véhicule militaire à stopper.
Un passager de la traction descendit et demanda de l’essence au chauffeur du G.M.C. Celui-ci, un caporal-chef vietnamien, répondit qu’il en avait juste assez pour regagner le Cap. Des injures fusèrent de la traction à l’adresse du caporal-chef. Celui-ci, perdant patience, démarra et voulut doubler la voiture civile par la droite. Pendant que le dépassement s’effectuait, des rafales de pistolet- mitrailleur jaillirent de la traction, tuant net le chauffeur, blessant le chef de voiture et un passager sur deux.
Le camion, devenu fou, se renversa dans la rizière, tandis que le rescapé et les deux blessés, trois sous-officiers français, s’enfuyaient à toute allure.
Chapitre II. L’évacuation des blessés
La traction disparue, ses occupants peut-être effrayés d’un massacre qu’ils n’avaient sans doute pas prémédité (Les Vietnamiens, comme les Méridionaux, ont le sang chaud), les trois Français remontèrent sur la route pour attendre une voiture secourable. Plusieurs véhicules passèrent sans s’arrêter; les blessés prétendirent avoir entendu, du chauffeur de l’un d’eux, un commentaire peu flatteur : « Ce sont des Français, ils peuvent crever! ». Enfin, le bon Samaritain se présenta sous la forme du directeur d’une usine électrique de Saigon, un Vietnamien opulent, qui embarqua les trois malheureux.
Mais, à la sortie de Ba-Ria, huit kilomètres plus loin, la pluie et la fausse manœuvre d’une autre voiture envoyèrent à son tour le directeur d’usine dans la rizière, le blessant assez grièvement.
La gendarmerie vietnamienne de Ba-Ria ramassa les morceaux, prévint par téléphone la base aérienne du Cap, qui fréta un avion spécial pour évacuer les blessés, dans la nuit, à l’hôpital de Saigon, L’histoire pourrait se terminer là.
Chapitre III. Le dépannage du camion accidenté et l’accident du dépanneur
Alerté dès l’arrivée des blessés à l’infirmerie de l’air, je décidai de me rendre sur les lieux de l’attaque pour chercher le corps du chauffeur, qui, sait-on jamais, n’était peut-être pas tout à fait mort. Le cadavre dûment vérifié et mis en route sur le Cap, je m’occupai ensuite de retirer le G.M.C. de la rizière; puis, la manœuvre de force terminée, il ne resta plus qu’à faire circuler les véhicules civils immobilisés de part et d’autre de nos engins de dépannage.

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Il était 4 heures du matin. La nuit était très noire. J’organisai le pilotage en détachant un sous-officier à côté de chaque rame de voitures civiles et donnai la priorité à l’une d’elles. Mais, soit indiscipline, soit incapacité, le gradé qui aurait dû retenir ses véhicules les laissa partir, et l’embouteillage gagna le centre du dispositif.
Planté au milieu de la chaussée, j’entrepris de canaliser cet afflux, guidant chaque voiture successivement. C’est ainsi que, face à l’ouest, je fis manœuvrer un tracteur qui tirait une remorque à deux roues, du genre de celles qu’on utilise pour les transports de grumes. Puis je me retournai vers Ba-Ria pour prendre en charge un autre véhicule.
C’est alors que la remorque, qui avait du ballant, fit un écart vers la gauche et me précipita au sol. Je m’effondrai d’un bloc, dans l’axe de la route, assommé. Quand je repris connaissance, la roue gauche de la remorque roulait doucement sur ma cuisse droite. Je la sentis remonter le long de ma colonne vertébrale et me mis à hurler de toutes mes forces pour qu’elle s’arrête avant de m’écraser la tête. Las! La tête y passa… et n’éclata pas. Mais comme mes cris avaient donné l’alarme (Rappelle-toi qu’il faisait nuit noire), le camion finit par stopper, la roue de la remorque reposant exactement sur ma main gauche. Il fallut de nouveaux hurlements pour obtenir ma libération.
Conclusions :
A) Morales. La protection de Dieu dans cette aventure est manifeste. Il n’est pas normal de se faire parcourir dans le sens de la longueur par une remorque de 300 kg et d’en sortir indemne !
Mais une chose m’effraie. C’est la facilité avec laquelle la mort peut survenir sans que sa proximité entraîne automatiquement un rapprochement avec Dieu. Je me suis vu mourir pendant quelques secondes; j’ai pensé à donner l’alarme, puis j’ai admis l’idée de ma mort comme une évidence, mais sans la lueur spirituelle qui aurait transformé cette accoutumance en résignation chrétienne. Peut-être étais-je trop abruti? Mais, en tout cas, je ne plaisanterai plus les repentirs de dernière heure, que je raillais comme des primes données à la vertu facile. Car j’ai eu la preuve que la dernière heure ne suscite pas forcément le repentir.
B) Physiques. Main gauche enflée, coude gauche éraflé, petite écorchure à la tempe gauche, entorse au pied droit, tous ces inconvénients sont en voie de disparition.
Petite fêlure du maxillaire inférieur droit, issue des racines de la 4e dent et dirigée en biais vers l’arrière, couronne de fer sur les dents du bas, liée à chaque dent par un fil de fer dont chaque pointe pénètre dans ma lèvre inférieure, légère ankylosé des muscles masticateurs, impossibilité temporaire d’ouvrir la bouche à plus de 15 degrés et de mâcher, tel est mon lot pour deux ou trois semaines.
Ce qui ne m’empêche pas de vivre normalement, à cette exception près que mes repas se composent tous de purée, de jambon haché et de yaourt. Je travaille comme d’habitude et ne suis pas malheureux. Aussi, vous auriez tort de vous inquiéter pour moi.

 

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