AN-LOC 57

Une première constatation s’impose : la baie de Tourane n’est pas à Tourane. Elle a été formée par les alluvions de la rivière Da- Nang qui ont relié au rivage un ilôt côtier montagneux. Mais l’agglomération vit sur la rivière et les regards qu’elle voudrait jeter sur la mer se heurtent à l’ilôt devenu promontoire. La vue du large n’est permise qu’au sortir de la ville, après le bois de filaos qui la borde gentiment au nord-ouest. Les senteurs marines, au contraire, pénètrent largement dans l’estuaire, portées par une brise guillerette, et balaient le quai d’une odeur de sel, d’iode et de poisson très vivifiante.
Le quai? Un boulevard planté d’arbres suit la berge côté ville. Il se relie à l’ensemble des rues larges et bien bâties qui font de Tourane une ville propre et quadrillée, comme My-Tho ou Nha- Trang. Mais l’autre rive est plus sévère, car la presqu’île de sable est propriété militaire. L’armée française y a construit en 1954-1955, une base terrestre qui rappelle Tan-Son-Nhut – Hanh-Thong-Tay aux portes de Saigon. Que de bâtiments admirables sur dix kilomètres de long ! Et, pour y accéder, le Génie a bâti un pont sur piles qui a certainement plus de cinq cents mètres de longueur.
Dans la voiture qui m’emportait vers Hué, le lendemain matin, je n’avais plus le temps de penser à Tourane. Le Col des Nuages, sa route en corniche surplombant la mer pendant dix kilomètres, son débouché sur l’eau alors qu’on vient de quitter l’eau, les fleuves d’Annam qui coupent la route et dont la largeur surprend, les rizières étroites que deux paysans irriguent en pédalant côte à côte pour faire monter l’eau par une machine à pales, toute la route vaut la peine d’être vue. Car, pour nous autres, gens du Sud-Vietnam, les montagnes du Centre sont un émerveillement.
Emerveillement de Hué ! Ville qui s’étire pendant deux kilomètres sur les deux rives du fleuve des Parfums, Hué est une cité multiple dans un paysage inoubliable.
J’ai l’habitude des paysages d’eau. J’ai vu le Donai à Bien-Hoa, la Rivière de Saigon à Thu-Dau-Mot, le Bassac à Can-Tho. Je goûte fort l’alliance de la verdure et de l’eau, je suis sensible aux nuances délicates de tous ces verts reflétés dans l’argent, j’apprécie l’éclairage qui, suivant l’heure, accuse ou estompe. Mais l’élément de sublimation qu’apportent des montagnes lointaines dans une telle harmonie, à Hué, m’a transporté d’admiration. Ces deux chaînes successives, dont semble surgir la Rivière des Parfums dans sa largeur conservée, cette abstraction de la distance, qui intègre au tableau immédiat des sommets éloignés, dont les teintes indéfinissables disent seules le recul, ces touches bistres et ces reflets mauves ajoutés en lisière du vert et de l’argent, m’ont laissé rompu d’émotion sur le fleuve pendant plusieurs heures.

A voir: voyage privés vietnamvoyage vietnam cambodgeVoyage indochinechez l’habitant vietnam
La nature ne contribue pas seule au charme de Hué. J’aurais voulu que vous visitiez avec moi la cité impériale, immense enceinte fortifiée d’un kilomètre et demi de côté, cernée de douves où flottent les jacinthes d’eau sous la pierre des quatre ponts en dos d’âne qui livrent accès aux portes monumentales. Les palais eux-mêmes sont protégés par une deuxième enceinte, qui laisse au dehors les résidences des mandarins, aujourd’hui remplacés par des villas plus modernes.
Franchies les portes extérieures, que gardent des pièces d’artillerie géantes, traversée la lice, le château d’entrée de la deuxième enceinte vous révèle la ville interdite : salle du trône et palais du roi d’enfilade, pagodes, temple des ancêtres et palais de la reine- mère en flanquement. Pense que chaque bâtiment s’élève dans une cour particulière, entourée de murs puissants que commandent des portes fortifiées. Des rues intérieures, pavées à larges dalles et plantées d’arbres, desservent chaque cour. Sans doute la garde veillait-elle sur les rues, car les portes de chaque enceinte particulière possèdent toutes une cloche d’airain de deux mètres de haut et un tam-tam de dimensions équivalentes.
Les gardiens qui font visiter la cité commentent avec affection un passé qui semble souvent dénué de mesure humaine. Importance des rites, majesté de l’empereur sont les thèmes de leurs dires. Et dans cette cour immense, où chaque dignitaire avait sa place marquée par une stèle, au pied des marches de la salle du trône, dont les cent mètres carrés de surface ne supportaient que l’empereur, comme sur l’esplanade du Temple des Ancêtres, où ricanent deux tigres de bronze, sur toutes ces dalles polies par le glissement des socques d’apparat, sur ces charpentes incurvées comme des cornes, sur toutes ces vasques à trépied, de marbre ou d’airain, sur ces chaudrons de cuivre ciselé, dans lesquels deux buffles tiendraient à l’aise, sur le gazon des pelouses silencieuses comme sur les nénuphars immobiles des douves, il semble que l’air se soit figé, comme dans une crypte.
Ce caractère ésotérique de la ville impériale, je l’ai retrouvé le lendemain matin au tombeau de Tu-Duc. Après une course de sept kilomètres en cyclo-pousse à travers la campagne de Hué, je frappais vers six heures, en même temps que le soleil, aux portes du tombeau. C’est-à-dire à l’entrée d’un enclos de cinq cents mètres de côté, comprenant, lui aussi, mur d’enceinte, porte fortifiée, cours intérieures indépendantes. Ici Dieu cohabite avec le mort. L’arc de triomphe qui abrite la tablette du défunt, les obélisques qui racontent sa gloire, le monument où repose soi-disant sa dépouille (en réalité, le lieu d’inhumation est autre, et nul ne doit le connaître), et devant lequel mandarins, éléphants et chevaux montent une dernière garde de pierre, toutes ces vanités du pouvoir humain s’abritent dans l’ombre d’une pagode. Mais les filaos et les frangipaniers, la fraîcheur de l’aube et la douceur du soleil nouveau, rendaient ce matin-là l’empereur et Dieu bien proches de nous.
Deux heures plus tard, l’avion me ramenait à Saigon. La poésie était finie.

You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply

Powered by WordPress