AN-LOC 41

An-Loc, le 17 janvier 1956
Pour le gouvernement vietnamien comme pour l’armée française, l’année 1956 ne s’ouvre pas dans le calme. Le président Diem est tenu en échec sur les champs de bataille et dans son propre palais. Quant au corps expéditionnaire, son effectif réduit et le peu de temps qui lui reste à vivre rendent plus ridicules encore ses dernières contorsions.
Tu sais que les événements d’avril-mai 1955 avaient été orches¬trés par un organisme privé, jailli du peuple, si l’on peut dire, malgré sa couleur bourgeoise, et qui avait pris le nom de comité révolutionnaire. Le président Diem siégeait au premier étage du Palais de l’Indépendance et le comité révolutionnaire occupait le rez-de-chaussée. De sorte qu’il était impossible de dire lequel manœuvrait l’autre. Depuis le printemps dernier, toutes les revendica¬tions du comité ont été reprises par le gouvernement, avec un décalage de quelques mois, et le président les a fait aboutir : déposition de Bao-Dai, demande officielle de retrait du corps expéditionnaire, nouvelle orientation économique.
Or, le mois dernier, Diem a décrété la dissolution du comité révolutionnaire. Et voici seulement huit jours que ce syndicat de militants bourgeois, sortant de son silence méprisant, a fait connaître qu’il tenait cette décision pour non avenue. Réplique a été donnée par la police qui a occupé de vive force le siège du comité. Quelle sera la suite ?
Dans l’ouest, tout va mal. Les Viet-Minh démobilisés sur place en septembre 1954 ont repris les armes aux côtés des Hoa-Hao; l’ensemble des forces rebelles atteint vingt-cinq mille hommes. Des convois de ravitaillement, de provenance inconnue, traversent régulièrement la frontière du Cambodge. Le général viet-minh Van tien Dung est venu de Hanoi inspecter les troupes de la plaine des Joncs.
L’armée vietnamienne est sur la brèche. Vingt mille réservistes ont été appelés. Les opérations militaires se succèdent sans arrêt dans la vallée du Bassac et en plaine des Joncs. Certains bataillons n’ont pas regagné leur base arrière depuis neuf mois. Mais les succès obtenus ne sont pas en rapport avec la peine des hommes, les pertes sont lourdes et les défections nombreuses. Le mois dernier, deux mille Caodaïstes Lien-Minh, de cette armée de Trinh minh The qui avait été en 1955 le plus ferme soutien du régime, et plusieurs bataillons d’anciens Hoa-Hao, ralliés de force par leurs chefs que Diem avait soudoyés, sont passés à l’ennemi avec armes et bagages. Il n’est pas possible de parler de victoire.
Or, actuellement, les Viet-Minh de l’ouest se considèrent comme sur la défensive. Tous les prisonniers déclarent : « Nous sommes d’anciens résistants, devenus cultivateurs, et nous voulons vivre en paix. Puisque vous venez nous attaquer, il faut bien que nous nous défendions ». Que sera-ce le jour où Ho Chi Minh leur donnera l’ordre de déclencher l’attaque générale?
A côté de l’armée vietnamienne en guerre, le corps expédition¬naire au repos suscite l’envie, génératrice d’incompréhension. La trop grande différence de nos fortunes depuis un an a tué la fraternité d’armes. Et la sympathie bien connue des Français pour les sectes et les maquis, sympathie à laquelle personne ne trouvait à redire autrefois, nous est reprochée amèrement depuis que le sang coule. Le combat sans haine, que je m’étais plu à mener à Tan-Nhon, à Binh-Thuy ou à Xa-Bang, n’est pas, je crois, le fait de la masse et n’a sans doute nulle place dans les guerres civiles.

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Mais, lorsque les Vietnamiens incriminent notre quiétude égoïste, ils ignorent l’acharnement que déploient nos états-majors à troubler cette euphorie par des mesures hâtives, peu étudiées, et trop souvent marquées au coin d’intérêts personnels. Ces jours-ci, par exemple, le bataillon est sous le coup d’un ordre de déménage¬ment qui l’amènerait à loger 1500 personnes dans un camp de la région du Cap Saint-Jacques prévu pour 400 places. Aucun responsa¬ble de cette décision n’a été visiter le camp dont il s’agit. Et je ne suis pas du tout certain que nos protestations emportent l’annulation du projet. La force d’inertie sera notre recours.
Tout est à l’avenant. Rembarquent les régiments dont le colonel a envie de rentrer en France. Sont dissous les bataillons dont le commandant a fini son temps de commandement. Déménagent les unités qui se laissent faire. Sont déclarés indispensables les officiers qui l’affirment. Le général Jacquot a trop d’idées pour suivre l’exécution de chacune, et, par son état-major qui en manque, chaque initiative d’un chef de corps est approuvée si l’intéressé parle avec assurance.
Tu me demandes quand je rentrerai. Je suis incapable de le dire, car mon rapatriement dépendra en principe de la dissolution de mon bataillon. De toute manière, pas avant mars, car le 2/ 19e R.M.I.C. est compris dans l’ordre de bataille prévu pour le 1er mars. Ai-je besoin de te dire que je ne ferai rien pour hâter mon retour? Je souhaite effectuer moi-même la démobilisation de mes tirailleurs, ne serait-ce que pour leur assurer les avantages matériels extra-réglementaires que, seul en Indochine, j’ai toujours procuré aux libérés quittant le service.

AN-LOC 40

An-Loc, le 19 décembre 1955
Au Vietnam, les élections qui n’auront jamais lieu commencent à influencer très sérieusement la politique intérieure. Le Viet-Minh s’était proposé de rester muet pendant un an, puis de mener au grand jour, toute l’année suivante, sa campagne électorale. A l’inverse, jusqu’à la mi-1955, Ngo dinh Diem s’était montré respec¬tueux des accords de Genève, n’osant incarcérer personne pour marxisme.
Juillet 1955 a tout changé. Le gouvernement du Sud, répudiant son attitude de tolérance attentiste, s’est posé en adversaire résolu de l’ingérence internationale, a déclaré que les élections n’auraient pas lieu et que la guerre sainte contre les communistes était déclenchée. Les premières tentatives de propagande viet-minh, conformes à l’esprit de Genève 1954, se sont heurtées à une répression farouche. Le délit d’opinion, la suspicion de délit d’opinion ont été promus crimes majeurs. Les camps de concentration se sont remplis. Tant et si bien que le Viet-Minh est rentré dans l’ombre, et que, pour lui, la guerre clandestine a recommencé.
En même temps qu’il donnait le signal de persécution des communistes, Diem amplifiait ses opérations militaires contre les sectes. Faut-il s’étonner de la conjonction qui s’ensuivit? A l’heure actuelle, Binh-Xuyen et Hoa-Hao ont pactisé avec le Viet-Minh, nombre d’anciens V.M. démobilisés sur place en septembre 1954 ont repris les armes, et ce sont leurs troupes réunies que Diem affronte depuis quelques mois.
A l’est, tous les anciens repaires forestiers des rebelles pendant la campagne ont été remis en activité. Des bandes V.M.-B.X. circulent aux confins orientaux du Sud-Vietnam et sur les Plateaux Montagnards. A l’ouest, Ba-Cut commande 25000 V.M.-H.H., occupe sans contestation la superficie d’une province et tient en échec l’armée nationale. La plaine des Joncs est à nouveau insurgée, comme la grande rizière de Rach-Gia; Sa-Dec, Long-Xuyen, Can- Tho sont rentrés dans l’orbe d’insécurité. Convois attaqués, postes enlevés, l’ouest est revenu plusieurs années en arrière. Avec une sauvagerie accrue, puisque certains Hoa-Hao coupent les poignets de leurs prisonniers avant de les remettre en liberté.
Doit-on conclure que le Nord-Vietnam proclamera la guerre en juillet 1956 si les élections n’ont pas lieu? Je ne le pense pas, car Ho Chi Minh a trouvé en Ba-Cut un auxiliaire suffisant pour mener sa politique sans avoir l’air d’intervenir. Le 17e parallèle est franchi tous les jours par des agents de renseignement, des colonnes de ravitaillement et des bandes de « volontaires » ; point n’est besoin d’alerter l’opinion internationale par une déclaration officielle. Ho Chi Minh est en droit d’espérer, à la crise du Sud-Vietnam, un dénouement d’origine interne, conforme du reste aux théories communistes.

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An-Loc, le 8 janvier 1956
L’année nouvelle s’ouvre sur une dernière réorganisation des effectifs. Le 2/43e R.I.C. et le 3/19e R.M.I.C. ont disparu le 31 décem¬bre, laissant à mon bataillon la fierté de demeurer le seul corps de troupe d’infanterie autochtone de l’armée française. J’éprouve une certaine satisfaction d’avoir tiré le bon numéro en choisissant mon affectation en mars 1954.
Parallèlement, les troupes « importées » s’amenuisent. Deux bataillons de légionnaires et deux bataillons d’Africains vont embar¬quer en janvier, ainsi qu’une multitude de personnels des services et des états-majors dissous.
Il restera si peu de monde le 15 janvier que l’Etat-Major du Général en Chef a décidé d’en assurer le commandement direct. Le groupement de Saigon (1 régiment d’infanterie : le 8e R.T.M., 1 régiment blindé : le R.I.C.M.) et celui du Cap Saint-Jacques (3 bataillons d’infanterie : les 2/5e R.E.I., 2/22e R.I.C. et 2/ 19e R.M.I.C., 1 régiment blindé : le 1er R.C.C., 1 groupe d’artillerie : le 5/41e R.A.C.) sont maintenus comme organes opérationnels, mais perdent leurs compétences administratives. Le titre de lre D.I.E.O. sera pourtant conservé au groupement au Cap, parce que le général Gazounaud ne souhaite pas rentrer en France en hiver.
Le remaniement actuel correspond à la tranche de déflation de janvier. Que se passera-t-il en février? Nul encore ne le sait. Il faut dire qu’en politique indochinoise les seuls impératifs catégoriques sont ceux des compagnies de navigation. Quels que soient les projets du 3e Bureau, aucun plan du Commandement ne prévaut jamais contre la nécessité de remplir chaque bateau qui se présente.
Mais les tableaux de rotation des navires sont parfois sujets à variations. Et, par un scrupule qui l’honore, l’Etat-Major cherche sans cesse à adapter son dispositif à la conjoncture nouvelle. Ce qui entraîne l’instabilité générale des cantonnements et des missions, la fatigue des hommes et le manque d’enthousiasme de la plupart des chefs. En trois mois, par exemple, le 1er R.C.C., qui gardait la route de Da-Lat, de Trang-Bom à la frontière d’Annam, s’est transporté sur la route du Cap, de Bien-Hoa à Phu-My, puis, abandonnant les axes, vient de se rassembler autour de Ba-Ria. A chaque reprise, ce sont de nouveaux mouvements, de nouvelles constructions, de nouveaux problèmes d’eau et de ravitaillement.
Dans ce remous perpétuel, la force d’inertie devient une garantie d’équilibre. Depuis trois mois, malgré de nombreuses invitations au voyage, le 2/l9e R.M.I.C. n’a déménagé que deux compagnies : celles de Trang-Bom et de Tuc-Trung, qui se sont installées près de Ba-Ria. Mon chef de bataillon a manifesté une équanimité remarquable, faisant admettre, pour l’exécution de chaque ordre de mouvement, un délai suffisant pour donner au Commandement le temps de modifier le programme initial.

AN-LOC 39

An-Loc, le 4 décembre 1955
Parmi les soucis du jour, l’économique prime. Le gouvernement vietnamien a fait connaître son intention de ne pas renouveler les privilèges commerciaux qu’il avait accordés à la France pour l’année 1955. On le comprend assez bien. La préférence douanière récipropre offrait plus d’avantages à la France, par le débouché qu’elle garantissait à ses exportations, qu’au Vietnam, dont le caoutchouc est vendu, pour la majeure partie, en Amérique, et qui trouvera sur le marché japonais, à moitié prix, les mêmes articles qu’à l’ouest. D’ailleurs, la rupture des relations économiques franco-vietnamiennes s’inscrit naturellement dans le cycle de l’histoire commerciale des mois écoulés; faute de ressources monétaires, le Vietnam n’achetait déjà plus grand-chose à la France.
Sur le plan pratique, l’asphyxie progressive et la mort annoncée des échanges franco-vietnamiens se traduisent par la fermeture d’un très grand nombre de maisons françaises. Plusieurs entreprises d’import-export ont disparu ce trimestre dernier. Les Grands Maga¬sins Charner, ce « Bon Marché » saigonnais, n’entrouvrent plus leur dernière porte que sur un rayon de soldes. Les Chinois, les Indiens, les Vietnamiens également quoiqu’en plus petit nombre, rachètent les fonds à vendre. Les produits d’Amérique ont fait leur apparition sur le marché, mais sans le conquérir, parce qu’ils sont trop chers et correspondent à un niveau de vie trop élevé. Par contre, les marchandises japonaises arrivent et s’installent.
Dans le domaine économique, le Japon est en train de reconsti¬tuer la fameuse sphère de coprospérité du Sud-Est Asiatique. Au Cambodge, son emprise est nette; dix mille Nippons vont recevoir leur visa d’immigration, cependant que le prince Norodom Sihanouk est parti visiter Tokyo. Au Vietnam, j’ai moins bien suivi les tractations, mais l’évolution est sensible. « L’Asie aux Asiatiques » n’est pas une vaine formule.
Des gens qui n’ont pas besoin du renversement des échanges pour être émus, ce sont les planteurs; la crise monétaire leur suffit. Depuis six mois bientôt, tout transfert d’économies en France leur a été refusé. D’une part, Diem ne souhaite pas voir les ressources nationales quitter le territoire du Vietnam ; aussi a-t-il interdit les démontages industriels et cherche-t-il à freiner les désinvestissements. D’autre part, et surtout, le Trésor de Saigon manque de devises françaises et ne peut délivrer une monnaie qu’il n’a pas. Cette impossibilité technique condamne les Français d’Indochine à la neurasthénie, tandis que leurs coffres s’emplissent de piastres inutiles.
Les Vietnamiens sont logés à la même enseigne. Les familles qui ont envoyé leurs enfants poursuivre leurs études à Paris, à Bordeaux ou à Montpellier, n’obtiennent que très difficilement l’autorisation de leur adresser un mandat. L’année prochaine, le bruit court que tout déplacement hors des frontières devra recevoir l’agrément du ministre des finances, autant et même plus que celui du directeur de la police.

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An-Loc, le 15 décembre 1955
Cette fin d’année devrait annoncer de grands événements si l’on en croit les intempéries qui la bouleversent. Après un mois de novembre extrêmement pluvieux, une semaine glaciale a fait descen¬dre le thermomètre à + 15° le matin à Saigon. Et voici maintenant, avec le réchauffement de l’atmosphère, un renouveau de pluies torrentielles. Geler à 15° alors que les manuels de géographie indiquent 21° comme température minima au Sud-Vietnam, puis vivre dans les inondations le 15 décembre, voilà quand même deux excentricités que les devins auront peine à interpréter.
Autour de nous l’armée française s’écroule. La 2e Division (Saigon – Bien-Hoa) disparaît. Quelques éléments demeurent à Sai¬gon, que l’on baptise réserve générale. La lre Division replie son quartier général au Cap Saint-Jacques, tout en distordant ses frontières de manière à englober, théoriquement du moins, Bien- Hoa. Car l’événement a donné tort à la théorie des bases. De nombreuses expériences, à Ban-Me-Thuot, à Da-Lat, à Nha-Trang, ont montré que l’armée vietnamienne s’opposait à la circulation des voitures militaires françaises sur les routes qui ne desservent aucun poste du corps expéditionnaire. Aussi, pour vivre en paix entre le Cap et Saigon, sommes-nous obligés de rester étirés au périmètre du triangle Bien-Hoa – Xuan-Loc – Ba-Ria. Et comme la division devient squelettique, mon bataillon a replié la compagnie qui gardait la route de Da-Lat, au nord d’An-Loc, pour l’installer en relais de poste, à quelques kilomètres de Ba-Ria.
Si tu savais à quelles tracasseries permanentes sont exposés les convois français qui circulent sur les routes du Centre-Vietnam ! Chaque poste vietnamien a jeté une barrière en travers de la chaussée et chaque sous-officier s’érige en arbitre de l’authenticité de nos ordres de mission, fussent-ils visés de l’autorité vietnamienne elle-même. A Saigon, les Bureaux des Transports de chaque état- major entretiennent les relations les plus courtoises et nous avons pris l’habitude de soumettre à l’agrément de nos partenaires vietna¬miens tous les ordres de mission que nous délivrons. Hélas, cette précaution ne sert pas à grand-chose, puisque le cachet de l’Etat- Major Général est contesté par le moindre policier de Ban-Me- Thuot ou de Nha-Trang.
Désarmement des chauffeurs, dénombrement des passagers, attente sans fin à chaque barrière, interdiction de certains axes, discussions stériles, fins de non-recevoir, il n’est pas un convoi qui échappe à ces vexations. Nous en savons quelque chose, nous qui dirigeons chaque mois cinq camions de libérables et de permissionnai¬res sur les pistes des Plateaux Montagnards. Que l’amour-propre asiatique est donc satisfait de trouver, dans la propagande antifran¬çaise du gouvernement Diem, sous couleur de patriotisme, la meilleure des invitations au despotisme !

AN-LOC 38

An-Loc, le 26 novembre 1955
J’ai été invité dimanche dernier au mariage de la sœur de mon chauffeur dans un village de plantation des environs. La carte d’invitation portait : « de 12 heures à 5 heures », ce qui signifie qu’entre midi et cinq heures les invités peuvent venir quand il leur plaît.
Vers midi un quart, à mon arrivée, j’ai été accueilli par le marié, un secrétaire du laboratoire d’An-Loc, qui m’a prié de m’asseoir à l’une des tables d’invités. Car la famille faisait ripaille dans la plus stricte intimité à l’intérieur de la maison, tandis que les invités étaient conviés à banqueter dans le jardin, sous un dais protecteur d’une pluie éventuelle.
Quand ma table a été garnie de victuailles et de convives, le marié vint prononcer la phrase traditionnelle : « Je vous invite à manger et à boire », que nous attendions tous, pour jouer de nos baguettes. Détail qui m’a fort amusé : mes commensaux vietnamiens, respectueux de mon importance plus que de ma connaissance des rites, attendaient, pour commencer à manger, que je donne l’exem¬ple. Le marié lui-même en oubliait son rôle de maître de maison. Et c’est moi qui ai dû dire, en vietnamien, à l’un de mes voisins, que je ne toucherais pas mes baguettes avant d’y être invité officiellement.
Je précise que le marié ne participait pas aux agapes. Il est resté debout tout l’après-midi, accueillant ou reconduisant les invités et veillant à ce que personne ne manque de rien.
Quant à la mariée, je l’ai vue parce que j’ai demandé à lui être présenté, pour lui offrir mon cadeau de mariage (une montre). Mais je ne suis pas sûr d’avoir agi selon les rites, car j’ai remarqué que tous les convives ont remis leur cadeau au marié, à table, tout de suite après l’invitation à commencer.
Détail que j’ai remarqué : les gens qui font un cadeau en espèces doivent donner une somme facilement divisible par deux. Exemple : deux cents ou quatre cents piastres, mais non pas trois cents.

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A deux heures de l’après-midi, l’estomac plein de toute sorte de mets, les uns délicieux, les autres désagréables, j’ai senti que le premier service était terminé et je suis rentré chez moi. Comme je remontais en voiture, un grand nombre de curieux, qui m’avaient regardé déjeuner par-dessus la haie du jardin, se sont précipités sur ma table pendant qu’on apportait d’autres plats. C’étaient les invités du second service.
J’ai noté, en passant, que le marié avait invité ses deux patrons français : l’ingénieur chimiste et le directeur du laboratoire. Le chimiste est venu, a fait un joli cadeau et s’est montré très aimable. Le directeur n’est pas venu et ne s’est pas excusé. Ce qui me fait souvenir d’une réception chez le délégué administratif de Xuan-Loc, où le directeur de la plantation d’An-Loc, convié, avait négligé de venir et d’en présenter ses regrets à l’amphitryon, qui l’avait attendu jusqu’à neuf heures du soir pour se mettre à table.

AN-LOC 37

An-Loc, le 16 novembre 1955
La crise antifrançaise que je t’annonçais voici un mois s’est brusquement étouffée le jour du referendum. Toutes les provoca¬tions, toutes les insultes ont cessé. Bien plus, Diem a remis en liberté les deux officiers arrêtés rue Catinat par la police vietnamienne en août 1955.
Comment expliquer ce renouveau d’amitié ? J’avoue mon igno¬rance. Est-ce le geste de clémence d’une vanité comblée? Il est certain que Diem a marché ces temps derniers de succès en succès : triomphe au referendum, reconnaissance de son pouvoir par les nations étrangères, écrasement des Binh-Xuyen, fête militaire sanc¬tionnant l’indépendance du haut commandement vietnamien et la victoire de ses armes, suppression du ministère français des Etats Associés, vœux d’entente émis par plusieurs groupes politiques parisiens, remplacement de Monseigneur Cassaigne, à l’épiscopat de Saigon, par un prélat vietnamien, création de l’évêché de Can-Tho, rassemblant toutes les paroisses du Transbassac qui, jusqu’alors, relevaient du vicariat apostolique de Phnom-Penh, etc.
Peut-être sommes-nous tout simplement redevables de cette trêve à nos amis américains ? Car l’incendiaire est souvent le mieux placé pour éteindre l’incendie. Et un colonel américain nous affirmait l’autre jour avec force sa conviction de l’apaisement des esprits : « Il n’y aura pas de clash », disait-il. Le programme de la comédie d’octobre, dans son édition de Washington, ne prévoyait pas, sans doute, de dénouement brutal.
Poursuivant sans faiblir son œuvre d’autodestruction, le corps expéditionnaire vit sa quatrième phase de déflation. De 35000 hom¬mes au 1er novembre, il passera sans doute à 20000 le 1er janvier. L’intention évidente du Commandement est de fournir à l’Afrique du Nord des unités organisées. Le 22′ R.I.C., le 1er R.E.C. sauf un escadron, le 5/10′ R.A.C., un bataillon du Génie vont partir en corps constitués. De plus, le 5′ Cuirassiers et le 1/10′ R.A.C. ont été dissous, leurs Autochtones versés à d’autres formations, et leur encadrement blanc rentre en France en unités-cadres. Les états- majors et les services se dégonflent très sérieusement, et les compagnies de quartier général fusionnent ou disparaissent.

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Evidemment, les questions de personnes jouent un certain rôle dans ce tourbillon. Des deux régiments de cavalerie autochtones, c’est le 5′ Cuirassiers qui est dissous, alors que son recrutement cambodgien du Sud-Vietnam en faisait un beau régiment, complet et homogène; tandis que le 1er Chasseurs subsiste, malgré son caractère disparate (il comprend à la fois des Tonkinois, des Cochinchinois, des Cambodgiens et des Marocains) et le peu de valeur de ses cadres. Mais il faut savoir que Mme de Lattre a demandé que l’ancien régiment de son fils soit conservé.
Des deux régiments d’infanterie d’Afrique qui étaient suscepti¬bles d’embarquer, c’est le 22e R.I.C. qui part, parce que son colonel a bientôt fini son temps de commandement (qui est de six mois seulement en Indochine), tandis que le 8e R.T.M. reste pour permettre à son colonel d’accomplir ses six mois.
Nos effectifs sont si maigres, maintenant, que chaque départ crée un vide qui oblige à remanier le dispositif. Bien-Hoa a été abandonné le 1er novembre ; Xuan-Loc le sera probablement le 1er janvier. La poche du Cap Saint-Jacques rétrécit singulièrement. Quant à la base de Saigon, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même.
La doctrine du jour semble prévoir le retrait définitif du corps expéditionnaire au premier semestre de 1956. On fait grand bruit autour des plans de l’état-major dont les prévisions de budget s’arrêtent au 1er avril et les manifestes d’embarquement au 1er juillet. A mon avis, la seule certitude est que personne ne sait où nous allons.

AN-LOC 36

An-Loc, le 5 novembre 1955
Aujourd’hui, pour ne pas changer, nous sommes consignés. La République de Diem honore ses troupes victorieuses après l’écrasement des Binh-Xuyen. Les héros défilent dans Saigon au pas de brousse, c’est-à-dire n’importe comment, selon un concept peu occidental mais peut-être plus démocratique.
Cette aventure des Binh-Xuyen, qui vient de se clore, est bien navrante. Dans l’opération gigantesque qui a amené la chute du maquis, j’avais des amis très chers des deux côtés. Leur opposition farouche, cette tension normale en période de guerre, quand certains se grisent de propagande pour être sûrs de défendre une juste cause, tandis que les autres, ayant choisi de combattre sans haine, acceptent de bon gré l’ennemi qu’on leur propose, cette opposition, dont ils me prenaient l’un et l’autre pour confident, m’a beaucoup attristé. Et j’ai perdu dans les combats du 8 octobre ce capitaine binh-xuyen dont je t’ai quelquefois parlé, et qui était sans doute, de tous mes amis vietnamiens, celui que je préférais.
Pour reprendre l’histoire à son origine, il faut te rappeler que les journées de mars et d’avril à Saigon s’étaient terminées, à cause de la lâcheté du général Ely, par l’éviction des Binh-Xuyen. Le général Le van Vien avait établi ses quartiers dans le quadrilatère amphibie de vingt-cinq kilomètres de côté, baptisé « Rung-Sat » (forêt inondée), qu’enserrent le Soi-Rap et le Song-Thi-Vai, respecti¬vement bras occidental et bras oriental du delta du Donaï.
Les lieux étaient déjà familiers à Le van Vien. C’est dans le Rung-Sat qu’il avait tenu le maquis, aux ordres du Viet-Minh, de 1946 à 1948. Et la terre ferme qui borde ce marécage : route Saigon – Go-Cong à l’ouest, route Long-Thanh — Ba-Ria à l’est, lui avait été donnée en apanage, la première par le général de la Tour en 1948, la seconde par le général Bondis en 1953.
Occupant le Rung-Sat, les Binh-Xuyen s’assuraient un atout important, puisque le chenal d’accès au port de Saigon traverse le marécage en son milieu. Mais ils se condamnaient à vivre d’importa-tions, car rien ne pousse dans ce delta submergé, où le seul élément solide est constitué par les branches des arbres et les planches des sampans.

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Les débuts furent encourageants. Le ravitaillement venait facile¬ment de Cholon, de Go-Cong, de Ba-Ria et du Cap Saint-Jacques; les anciens vassaux n’oubliaient pas Le van Vien, qui d’ailleurs payait bien. Seuls, les réfugiés tonkinois installés sur le plateau de Thanh-Tuy-Ha, entre Saigon et Long-Thanh, faisaient grise mine aux intendants binh-xuyen. Leur manque de compréhension fut puni de quelques obus de mortier, qui incendièrent un camp de réfugiés, ce qui fut une erreur.
D’autres erreurs furent commises, car la misère engendre la brutalité, et nombre de Binh-Xuyen se retrouvèrent les bandits qu’ils avaient été en 1946. La principale faute, d’ailleurs, était l’absence de Saigon. Négligeant les attaques de la propagande gouvernemen¬tale, peu soucieux de sa propre action psychologique, Le van Vien commença par perdre la bataille politique.
Sur le plan militaire, la conjoncture internationale limita ses succès, car il ne pouvait tirer que sur des bateaux vietnamiens. Les navires français et américains passaient librement. Un jour, un bateau vietnamien coula, chargé de réfugiés; ce fut encore une erreur.
Du moins, l’armée nationale n’osait-elle pas s’approcher. Plu¬sieurs débarquements avaient tourné à son désavantage. Et lorsque Le van Vien décida d’abandonner les postes qu’il tenait le long de la rivière, nul ne sut plus où aller le chercher.
Il fallait à Diem un succès de prestige pour asseoir son régime nouveau. On choisit la fin de la saison humide, quand les pluies redoublent et que la marée monte plus haut chaque jour, quand les approvisionnements font défaut et que la récolte n’a pas encore commencé. Des moyens considérables furent rassemblés, tant pour le blocus du Rung-Sat que pour son écrasement. Et l’opération dura un mois, du 20 septembre au 17 octobre.
Le bouclage mis en place le 20 septembre comportait : sur le Soi-Rap et en baie de Ganh-Rai : plusieurs divisions navales; entre Saigon et Long-Thanh, sur le rebord du plateau de Thanh-Tuy-Ha : quatre bataillons et toute la haine des réfugiés tonkinois; de Long- Thanh à Ba-Ria : dix bataillons et un escadron blindé. La préparation d’artillerie fut assurée par vingt canons, tonnant sans relâche, battant et rebattant les arbres inondés. Et le combat fut mené par douze bataillons, qui arpentèrent le Rung-Sat dans toutes les directions.
Si Le van Vien disposait de trois mille hommes, c’était bien le maximum de ses effectifs. Le bombardement d’artillerie lui causa de lourdes pertes. La famine fit le reste. Les équipages de ses vedettes blindées se mutinèrent, assassinèrent leur chef, le capitaine Phuong, et se rendirent à la Marine Nationale. L’infanterie, dispersée à la recherche de points d’eau potable, manœuvra à l’initiative des chefs de bataillon, puis se désagrégea.
A partir du 8 octobre, l’histoire des Binh-Xuyen devient une odyssée. Plusieurs détachements réussirent à franchir de nuit le barrage Long-Thanh – Ba-Ria et à gagner la forêt de Phu-My. Ce que fut leur évasion, malgré la marée haute, la pluie, la boue, l’ennemi innombrable, dénote de leur part une force d’âme peu commune. D’ailleurs, ce sont les chefs qui réussirent. Le colonel Hieu, le commandant Nho, le commandant Paul, fils du général, parvinrent jusqu’à Hat-Dich, aux limites de Xa-Bang. Mais, épuisés, ils furent capturés par une patrouille lancée à leur poursuite. Le commandant Mon et cent cinquante hommes du 3e bataillon s’échappèrent dans la direction d’Ong-Que ; l’armée nationale ne les a pas encore retrouvés. Quant au général Le van Vien et à ses deux conseillers politiques, Lai-huu-Tai et Lai-van-Sang, dont la tête est mise à prix et qui dorment aujourd’hui bien tranquillement, ils furent recueillis sur la route de Ba-Ria, en pleine nuit, par un camion de dépannage français occupé à remettre en état une jeep du Deuxième Bureau qui avait embouti un arbre. Je n’irai pas jusqu’à te demander de croire à une intervention du hasard !

AN-LOC 35

An-Loc, le 23 octobre 1955
C’est aujourd’hui la grande journée du référendum vietnamien. Ce soir, Ngo dinh Diem aura été plébiscité par 80 % des votants. Je ne sais pas quelle opinion la France se forme de cette consultation, mais il ne faudrait pas qu’elle y attache plus d’importance qu’aux votes des pays communistes.
1° Il est certain que la cérémonie du vote proprement dit se déroule normalement. Le citoyen électeur pénètre dans le bureau de vote, présente sa carte d’identité à la police, reçoit un bulletin portant deux photos, l’une de Bao-Dai, l’autre de Ngo dinh Diem, ainsi qu’une enveloppe, entre dans un isoloir, place la photo choisie dans l’enveloppe, jette l’autre dans une corbeille à papier, sort de l’isoloir, introduit son enveloppe dans l’urne et quitte le bureau après avoir fait tamponner sa carte d’identité.
2° Il est certain que les opérations de dépouillement ne seront pas entourées des garanties voulues, puisque ce sont les fonctionnaires nommés par Ngo dinh Diem qui joueront le rôle d’arbitre.
3° Mais le scandale majeur réside dans la campagne électorale. Toutes les autorités civiles et militaires du Vietnam ont reçu l’ordre de préparer les esprits au référendum. Dans chaque village, depuis quinze jours, le maire, le militaire, le policier, le contrôleur des Eaux et Forêts, le chef de chantier des Travaux Publics, l’infirmier et l’instituteur organisent des conférences quotidiennes, couvrent les murs d’affiches, distribuent dans chaque maison des tracts par monceaux et suscitent des manifestations spontanées avec présence de soldats en armes.

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Et toute cette propagande se déchaîne contre Bao-Dai avec une violence inouïe. Sous couleur de familiariser les électeurs avec les détails techniques du vote, par exemple, certaines affiches représen¬tent un bulletin agrandi : à gauche, le portrait de Bao-Dai, à droite celui de Ngo dinh Diem. Mais tandis que Ngo dinh Diem est représenté souriant, sympathique dans son veston clair, Bao-Dai est figé, hiératique, en tunique et turban de l’ancien Annam, et deux larges traits noirs biffent entièrement son image.
La reproduction de cette affiche a inspiré l’autre jour une réunion d’information politique en plein marché de Xuan-Loc. Tous les assistants ont défilé un par un à la tribune pour tracer deux traits croisés sur une effigie de Bao-Dai. Et les gens qui passaient dans la rue à ce moment-là étaient canalisés par la police pour prendre part aux réjouissances.
En conférence publique des annonceurs clament que le vote sera sanctionné par un cachet spécial apposé sur la carte d’identité de l’électeur et que, le lendemain, toute carte non apostillée sera périmée. Les orateurs avertissent même la population de Xuan-Loc que le cachet utilisé variera selon le vote du citoyen; les mentions : « A voté pour » ou « A voté contre le président Ngo dinh Diem» indiqueront le choix du titulaire de la carte d’identité. Mensonge, bien sûr, mais la peur est bonne conseillère.
4° Même s’il n’y avait eu aucune propagande, d’ailleurs, le référendum aurait été favorable à Ngo dinh Diem. Mon chauffeur vietnamien lui-même, qui ne porte pas au gouvernement une affection immodérée (il m’a accompagné chaque fois que j’ai été chez les Binh-Xuyen) votera pour le Président : « C’est normal, m’a-t-il dit, c’est lui qui occupe le Vietnam aujourd’hui ».
Je t’ai souvent parlé de cet aspect du caractère vietnamien, qui confine à la passivité par excès de résignation. Tout régime fort est nécessairement bon, puisque sa réussite montre qu’il bénéficie d’un appui céleste. Mais malheur au système qui faiblit, car son échec signifiera le retrait du mandat surnaturel, et ses imperfections, jugées à la seule mesure humaine, paraîtront vite intolérables.
L’expulsion de Hinh en novembre 1954, les malheurs des sectes en avril 1955, l’absence de Bao-Dai depuis un an ont forgé l’auréole de Diem. Voilà pourquoi je dis que le général Ely, par sa lâcheté et ses abandons successifs, a été beaucoup plus coupable qu’un esprit occidental ne saurait l’imaginer.
5° Contre l’opportunisme ou le sectarisme de la bourgeoisie, contre les craintes et la simplicité populaires, il y a peut-être un recours : l’action viet-minh. Je ne serais pas étonné que les communis¬tes recherchent tous les moyens de nuire à Ngo dinh Diem : abstention, bulletin blanc, double photo dans l’enveloppe, et, pourquoi pas?, vote favorable à Bao-Dai. Il sera, évidemment, malaisé d’évaluer l’importance de ce sabotage intellectuel.
6° Enfin, il faut signaler que de nombreux Rhadés voteront pour Bao-Dai, qu’ils ont connu à Ban-Me-Thuot et qu’ils préfèrent à ce Ngo dinh Diem qui veut chasser les Français.
Dernière heure. J’avais été trop indulgent en supposant que la cérémonie du vote se déroulerait normalement. Quand mes tirailleurs ont pénétré dans l’isoloir, chacun à leur tour, ils y ont trouvé une femme de la police qui les a aidés à voter, en déchirant la photo de Bao-Dai qu’ils tenaient à la main. Certains, méfiants, ont refusé l’assistance de cette femme et ont voté librement ; mais beaucoup se sont laissé surprendre et ont grossi le nombre des partisans de Ngo dinh Diem ! Heureusement, pour l’ordre public, que les Rhadés sont de bons enfants.

AN-LOC 34

An-Loc, le 15 octobre 1955
La préparation du référendum occupe toutes les autorités vietnamiennes. Les services civils couvrent les murs d’affiches et de banderoles, distribuent aux particuliers des tracts et des slogans à coller dans leur salle à manger, des drapeaux à arborer sur leurs voitures. L’armée organise une exposition patriotique sur le boulevard Norodom, quitte à perturber la circulation de Saigon pendant huit jours.
Le couronnement de cette agitation sera le plébiscite du 23 octobre, pour lequel tous les bons citoyens recevront deux photographies : l’une représentant Bao-Dai et l’autre Ngo dinh Diem, avec le conseil de déchirer la première et de mettre la seconde, en toute liberté, dans l’urne.
Le résultat de la consultation ne fait de doute pour personne. Ngo dinh Diem est puissant, et Bao-Dai, absent, ne manifeste aucun désir de rentrer au Vietnam. Il faudrait être fou pour lui rester fidèle. S’abstenir en masse? Solution qui pourrait tenter les gens du Sud, ceux du moins qui n’appartiennent ni à la Police ni à l’Administration. Ngo dinh Diem y a pensé, et le Gouvernement a proclamé que les résultats partiels ne seraient pas promulgués; un dictateur ne saurait être l’élu d’une seule province.
L’excitation générale a gagné Xuan-Loc, et j’ai subi cette semaine de violents assauts. Figure-toi que, le mois dernier, trois des agents spéciaux que notre officier de renseignement utilise d’ordinaire (et qui, du reste, sont maintenant archi-connus du grand public) ont séquestré pendant une heure un surveillant vietnamien de la plantation d’An-Loc, dont la tête ne leur revenait pas. La famille de la victime, notabilité catholique, a porté sa plainte au curé, qui a alerté le lieutenant vietnamien de Xuan-Loc, membre influent de la section locale du parti catholique démocrate. Dans le quart d’heure suivant, cet officier me priait d’intervenir, ce qui fut fait.

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Je croyais l’incident classé, puisque j’avais libéré la victime et présenté des excuses au curé. Pas du tout. Pour affirmer son importance, le lieutenant vietnamien conseilla au surveillant d’écrire au Ministre en dénonçant les agissements des valets du colonialisme. Et le Ministre chargea les autorités civiles et militaires de Bien-Hoa et de Xuan-Loc d’ouvrir une enquête.
Renseigné, notre officier de renseignement fit prendre la fuite à ses hommes. Le lieutenant vietnamien crut en mourir de rage. Pendant trois jours, matin et soir, il vint me sommer de lui livrer les trois coupables, sans quoi il organiserait des pétitions antifrançaises dans les villages de plantation. « Et je sais bien que l’amitié franco-vietnamienne en sera brisée, mais je serai obligé d’agir ainsi, car je ne veux pas qu’on me prenne pour un gosse ». Pendant trois jours, je lui répliquai gentiment que les agents spéciaux étaient des civils, et qu’il ne m’appartenait pas plus de les livrer que de les cacher. Aucune lumière, évidemment, ne jaillit de nos entrevues.
La solution fut trouvée ailleurs. Un de nos interprètes connaissait l’oncle du colonel vietnamien de Bien-Hoa. Au prix de je ne sais quelle compromission, il obtint que l’oncle dise au colonel de dire au lieutenant d’étouffer l’affaire.
En suite de quoi, mon chef de bataillon se rendit solennellement chez le lieutenant pour lui proposer de faire rechercher les coupables afin de les lui livrer. L’officier vietnamien déclara qu’il ne voulait pas nous infliger cette peine et qu’il abandonnait les poursuites de manière à ne pas nous désobliger. Remerciements, congratulations, excuses, félicitations, sourires, poignées de main, invitations, prome¬nades côte à côte coram populo. La guerre d’An-Loc n’a pas eu lieu.

AN-LOC 33

An-Loc, le 5 octobre 1955
Le général de Crèvecoeur vient de quitter le commandement de la division; séjour terminé, il rentre en France. Son successeur est le général Gazounaud, ex-commandant de la 3e D.I.E.O. à Tourane, devenu disponible par suppression d’emploi. Prises d’armes d’adieu, de bienvenue, revues, inspections, etc. ont brisé la monoto¬nie de la semaine qui vient de s’écouler.
Monotonie est beaucoup dire en ce qui concerne mes activités. Car, s’il ne se produit rien d’important dans le bataillon depuis plusieurs mois, la somme des menus détails de la vie courante suffit à me créer des occupations. Et mes fonctions me permettent de bénéficier d’un certain nombre d’informations, d’ordre politique ou militaire, dont les commandants de compagnie ne sont pas destinataires. Bref, je suis enchanté du poste que j’occupe et du métier que j’exerce.
Nous procédons ces jours-ci au rajustement de nos effectifs européens. Il faut savoir que l’infanterie coloniale comprend un grand nombre de Français, noirs ou mulâtres, originaires des îles et des comptoirs exotiques, et qui, sur les contrôles, figurent comme « européens ». Or, pour leur payer le voyage moins souvent, la République exige qu’ils aient accompli plusieurs années de service avant d’aller en permission chez eux. Voilà pourquoi tous les régiments rapatriés ont laissé en Indochine leurs Tahitiens, Pondiché- riens, Malgaches, Antillais, etc. De ce personnel nous avons hérité, ce qui a accru nos effectifs « européens » outre mesure. Aussi l’ordre vient-il d’être donné de revenir à la norme, en rembarquant autant de Français moyens qu’il y a de colorés en excédent. Cette décision entraîne une avance de trois mois au rapatriement des sous-officiers, de neuf mois pour les hommes de troupe. Et le bataillon noircit à vue d’œil.

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An-Loc, le 11 octobre 1955
A l’instar des typhons, dont le déchaînement est aussi rapide que brutal, une crise politique nouvelle va sans doute éclater bientôt ; nous la sentons venir à de nombreux indices, et nous l’attendons avec l’échine à demi-courbée de ceux qui écoutent l’orage en marche dans la forêt. Mais cette fois-ci, survivrons-nous à la tourmente?
Campagne antibaodaïste, revendications antifrançaises, toute l’agitation verbale de ces derniers quinze jours est née de l’accord financier américano-vietnamien qui garantit à la piastre une couver¬ture de dollars, équivalente au budget d’une année. Tu te rappelles que la crise du printemps s’était apaisée le jour où, trésor à sec et repoussé par les Américains, Ngo dinh Diem avait dû demander de l’argent à la France. Est-ce par hasard que, maintenant, l’ouverture des négociations franco-vietnamiennes est saluée par un geste spectaculaire des Etats-Unis?
Depuis deux semaines, la presse vilipende Bao-Dai, ce « vendeur de patrie », ironise sur le franc, cette monnaie déliquescente dont il est bon de se libérer, et déchire à belles dents le corps expéditionnaire, ce « mangeur de peuple ». Beaucoup de journaux, d’ailleurs, rééditent les mêmes diatribes qu’en mars, avril, mai.
Le fait nouveau, c’est que l’armée s’en mêle. Maudit soit le général Ely, dont l’inertie stupide nous a valu ce retournement. L’armée vietnamienne, francophile en novembre 1954, attentiste en avril 1955, n’hésite pas aujourd’hui à porter la première attaque. Nous paierons peut-être un jour sous les balles nos lâchetés successives envers les généraux Hinh et Vy, et non pas tant la matérialité de leur départ que la désespérance que nous avons semée dans les rangs de nos amis; qui donc maintenant aurait envie de prendre notre parti?
Voici quelques incidents d’avant l’orage :
Le groupe d’artillerie de Bien-Hoa, désireux d’entraîner ses hommes à la marche en forêt, a décidé l’autre jour d’effectuer un exercice de quarante-huit heures dans la montagne de Gia-Ray, zone inhabitée située aux confins d’Annam. Polis, les artilleurs préviennent l’autorité vietnamienne. Quand ils arrivent dans la région prévue, ils sont accueillis par des pancartes « Territoire interdit aux troupes étrangères », que le lieutenant vietnamien de Xuan-Loc s’est empressé de poser pendant la nuit.
Sous couleur de mener contre les Binh-Xuyen une opération d’envergure, l’armée vietnamienne a posté neuf bataillons sur la route Bien-Hoa – Ba-Ria. A un officier français qui lui disait gentiment : « Avec un bouclage pareil, les Binh-Xuyen ne pourront pas s’échapper », un officier vietnamien a répondu : « Il ne s’agit pas d’empêcher les Binh-Xuyen de s’échapper, mais d’interdire aux Français de les ravitailler ».
Sous prétexte de contrôler efficacement les activités viet-minh dans la région du Cap Saint-Jacques, l’Etat-Major vietnamien a décidé subitement d’installer un régiment complet dans la presqu’île, qui est déjà saturée de troupes françaises. Alerté, le général Jacquot a fait barrer la route, au pont de Co-May, cinq kilomètres au sud de Ba-Ria. Les camions vietnamiens ont fait demi-tour et le régiment a campé une nuit dans les rues de Ba-Ria. Puis le convoi est rentré à Saigon, laissant sur place une partie de ses effectifs, en civil et armés.
On signale, par ailleurs, qu’un détachement de militaires vietnamiens a obtenu libre passage au pont de Co-May en déclarant qu’il n’était pas armé. Mais des caisses d’armement auraient été transbordées d’un camion sur une jonque dans la région de Phuoc- Hai, à l’est du Cap Saint-Jacques !

AN-LOC 32

An-Loc, le 15 septembre 1955
Nous avons hébergé cette semaine un colonel américain, qui m’aurait presque réconcilié avec les Etats-Unis s’il avait été vraiment américain. Mais son père était français!
D’après cet excellent homme, la politique de Foster Dulles en Extrême-Orient viserait les objectifs suivants :
1° Maintenir sur le 17e parallèle la limite du monde anti¬communiste.
2° Entretenir une armée vietnamienne capable d’opposer, à une invasion viet-minh possible, un combat retardateur suffisant pour permettre l’entrée en lice des forces du S.E.A.T.O.
Mais notre hôte a bien voulu convenir de la vanité de cette dernière espérance. Il ne viendra aucune armée au secours du Vietnam, car l’Amérique elle-même refusera d’envoyer des soldats et ce n’est pas au corps expéditionnaire français, mis à la porte sous les insultes, que Diem pourra demander de revenir. Au Siam, au Laos et au Cambodge, les gouvernements, déjà vacillants, n’auront pas la vocation du suicide. Restent les Philippines!
Ce colonel Croizat est le deuxième Américain convenable que je vois. Il est vrai que je n’en ai jamais connu d’autre, car les francophobes ne recherchent pas notre société. Et les Américains ont l’art de vivre en circuit fermé, transportant les Etats-Unis avec eux jusqu’en Asie. Pense qu’ils n’achètent rien ici; même la viande leur arrive par avion.
Le mécontentement gronde sur les Plateaux Montagnards. Notre convoi mensuel de permissionnaires rapporte chaque fois des nouvelles de plus en plus mauvaises. L’armée vietnamienne démobilise la Division Montagnarde, suspecte d’attachement à la France. Pour obliger les tirailleurs à démissionner, on cesse de leur payer la solde plusieurs mois consécutifs. Et l’intégration du « Domaine de la Couronne » dans la communauté nationale vaut au pays rhadé d’être mis en coupe réglée par l’Administration et par les commerçants vietnamiens.
Cependant qu’Ho Chi Minh vient d’accorder l’autonomie com¬plète aux fédérations minoritaires du Nord. Tous les fonctionnaires tonkinois en service dans les cantons nungs, thos, muongs, mans, méos, thais, etc. ont été remplacés par des Autochtones. La liaison entre les fédérations montagnardes et le gouvernement est assurée par des Montagnards délégués à Hanoi.
Evidemment, la propagande viet-minh assure à ce remaniement la plus large publicité. Et nos Montagnards du Sud, comparant les deux régimes, commencent à être sérieusement ébranlés. Les plus proches du 17e parallèle, les Hrés, les Bahnars, les Sedangs sont, paraît-il, très touchés. Encore un peu de temps et les Djarais, les Rhadés, les Rôglais, les Stiengs, les Kôhos, les Maas, les Srés et les Mnongs seront gagnés eux aussi. Ngo dinh Diem est vraiment un fin politique.

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An-Loc, le 24 septembre 1955
Mon chef de bataillon vient de tuer son quatrième éléphant. Il faut dire que la chasse constitue pratiquement sa seule activité. Après une longue période de tâtonnement, il s’est fixé l’horaire suivant : chasse de 4 heures à 9 heures du matin, apparition au bureau de 11 heures à midi pour l’expédition des affaires courantes, chasse de 4 heures à 8 heures du soir, siestes dans les intervalles. Pendant des heures et des heures chaque jour, il parcourt la forêt en quête de traces à exploiter, exactement comme nous faisions pendant la guerre. Mais ce ne sont pas les mêmes indices qui nous intéressent : là où je cherchais l’homme, lui poursuit le tigre, l’éléphant ou toute la gamme des bœufs sauvages : bantengs, buffles et gaurs. Les murs de sa chambre à coucher disparaissent maintenant sous les trophées : tête de gaur empaillée, crâne de tigre, peau d’ours, massacres de buffle, défenses d’éléphant, tandis que les meubles sont couverts de pieds tannés et creusés, depuis la taille « bonbonnière » jusqu’au calibre « corbeille à papier ».
Ce sport, vraiment, ne me tente guère. Il m’apparaît trop comme une caricature de la guerre que nous avons menée. Quand le commandant me décrit les terrains qu’il a parcourus dans la journée, je revis les combats qui se sont livrés sous ces arbres et j’ai l’impression d’un sacrilège ; il me semble que des lieux historiques ont été profanés.
D’ailleurs, mon ancienneté dans le sous-secteur et ma position actuelle me désignent un peu comme le conservateur des gloires passées. J’appartiens à ce bataillon depuis mars 1951 ; le plus ancien après moi est arrivé en septembre 1954. Je suis le seul à avoir combattu en forêt vierge ; les autres officiers n’ont guère connu que la rizière. Aucun Français, en dehors de moi, ne parle rhadé, ce qui me vaut un tissu d’informations occultes sur la vie intérieure des unités, de par les lettres ou les confidences d’un grand nombre de tirailleurs qui me considèrent comme un tribunal d’appel. J’aurais volontiers tendance à croire que le monde s’est arrêté de tourner en 1954 et que rien de bon ne peut être fait par les nouveaux arrivés. Je suis obligé de me surveiller sur ce point, car je me souviens combien j’ai souffert du même préjugé à mon débarquement, en 1951.

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