TAN-NHON 10

Tan-Nhon, le 3 février 1952
L’année du Dragon commence bien; j’ai fait un prisonnier le jour du Têt. J’étais en embuscade dans la forêt quand deux Viet- Minh ont traversé mon dispositif. Nous tirons; le premier rebelle tombe sur place, mais le deuxième se laisse rouler dans un ravin. Pendant que la moitié de mes gens ramassaient le blessé et que l’autre moitié cherchait le numéro 2, un feu nourri s’abat sur nous, car ces deux Viet-Minh éclairaient la marche d’une troupe importante (50 hommes, 3 F.M., 3 lance-grenades). La nuit tombait, les balles pleuvaient, nous nous sommes retirés en toute hâte avec le blessé prisonnier qui trépignait et mordait ses porteurs. Une fois rentrés au poste, nous nous sommes pris pour des héros, mais, avant, nous n’étions pas fiers.
Voici l’ordre de grandeur d’une opération de ce genre. Effectif ami : 10 à 15 combattants, mi-fusils, mi-P.M. Distance de tir : 5 à 20 m. Distance du poste au lieu de l’embuscade : 3 km. Effectif ennemi : soit 2 hommes, soit 1 section, soit (comme ce jour-là) 2 hommes et 1 section. Heure d’accrochage : entre 5 et 6, 12 et 15, 18 et 22 heures.
La question de l’eau est résolue en principe. J’ai obtenu un tonneau de 600 litres, que mon camion va remplir à Thu-Duc deux fois par jour. L’ennui, c’est que, maintenant, mon camion est en panne. Si tout marchait bien, ce serait trop beau.
Le général Baillif m’a invité à déjeuner. Son invitation m’est parvenue avant ta lettre, de sorte que je ne comprenais pas du tout ce qui me valait l’honneur de déjeuner avec le commandant en second des F.T.S.V. (Forces Terrestres du Sud-Vietnam). C’est, en tout cas, un homme charmant.

 
Tan-Nhon, le 11 février 1952 Je réponds aux questions que tu poses.
1° Mon encadrement est très insuffisant. Par le nombre, déjà, car il manque un chef de section. Et par la qualité aussi : mon adjudant de compagnie ne travaille plus depuis un mois, car il prend le bateau dans un mois, mon fourrier est incapable et antimilitariste, mon gradé d’ordinaire a la tête à l’envers, et j’ai un chef de section du type le plus haineux et désagréable qu’on puisse trouver; il n’y a qu’un bon gradé, un chef de section, mais il rembarque dans quinze jours.
Je ne t’ai jamais parlé des sous-officiers français en Indochine. Voici, malheureusement, mon opinion sur 50 % de ceux que j’ai vus : ils sont ignares, vaniteux, paresseux, sales et buveurs. Quelle que soit la mission qu’on leur donne, on est sûr qu’elle sera mal remplie et abondamment critiquée. Quant à l’attitude de ces gens- là vis-à-vis de la population autochtone, elle est, au minimum, contraire à ce qu’il faudrait. L’éloignement, le soleil et le manque de caractère de l’individu moyen sont responsables de cette triste situation, mais, moi qui suis chargé de faire marcher la boutique, je connais des moments parfois très pénibles.
2° En Cochinchine, la situation s’améliore tous les jours. Petit à petit, les réduits viet-minh s’effondrent; la plaine des Joncs et la forêt d’An-Son sont aujourd’hui pacifiées. On s’attaque maintenant à la région nord du Donaï, en Zone Est, et à la pointe de Ca-Mau, en Zone Ouest.
Cependant, les résultats ne peuvent pas être rapides, car il s’agit d’une guerre d’usure. Quand on veut brusquer les choses en employant de gros moyens, on arrive à une catastrophe, témoin de l’opération du mois de décembre, au nord du Donaï, qui a laissé trois chars sur le terrain sans avoir détruit plus que les trente paillottes traditionnelles.
D’autre part, les résultats ne seront jamais définitifs, comme un esprit cartésien les concevrait. Une zone pacifiée sera longtemps parcourue par quelques rebelles (ex. : Thu-Duc) et toute zone contrôlée ne le sera pas forcément par Bao-Dai. On a été obligé, en effet, d’armer des minorités anticommunistes, mais séparatistes, comme les Caodaïstes et les Hoa-Hao, dont les fusils tuent aussi volontiers les Français que les Viet-Minh; peu à peu, ces minorités seront ramenées dans le droit chemin, grâce au noyautage de leurs bataillons par des officiers réguliers, mais je pense qu’il faudra bien vingt ans à Bao-Dai pour régner sans conteste sur toute la Cochinchine, s’il y parvient.
3° Tu t’étonnes de ce qu’on mette un certain nombre de militaires en permission pour le Têt. Je crois que, pendant la guerre de cent ans, il y avait des congés pour Noël, et qu’il faut comparer le Sud-Vietnam actuel à la France de 1400. Quand les hostilités durent depuis sept ans (1945-1952) sans qu’on puisse en prévoir la fin, on s’embourgeoise : il faut bien vivre. Aussi, nous roulons sur les routes malgré les attaques de convoi et les Viet-Minh empruntent les pistes malgré les embuscades. Armée française, armée vietna¬mienne, armée rebelle, tout le monde va en permission. J’ai capturé, le 8 décembre, le maître-tailleur du 303e régiment viet-minh, qui partait en permission de trente jours dans sa famille, et la section rebelle que j’ai rencontrée le jour du Têt gagnait le nord du Donaï pour y passer les fêtes en toute tranquillité.

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