TAN-NHON 11

Tan-Nhon, le 9 février 1952
Je suis un peu en retard pour t’écrire, à la suite de plusieurs bouleversements imprévus de mon emploi du temps : vaccinations, réglage d’un tir d’appui au ras de mon poste, patrouilles sur renseignements, sans résultat, comme d’habitude, par la faute d’un Arabe, visite d’une école vietnamienne, etc.
Cette semaine, en effet, j’ai reçu la visite d’une école militaire de l’armée vietnamienne : un capitaine annamite, un lieutenant français, deux sous-lieutenants français, trois sous-lieutenants anna¬mites et cent élèves-aspirants d’active; ce n’est pas Da-Lat, c’est un succédané.
Ces gens-là habitent normalement Trung-Chanh, à l’ouest de Saigon, mais, pour compléter leur instruction par l’étude de terrains non submergés, ils effectuaient alors une marche-manœuvre à travers la Zone Est. Ils se sont arrêtés 48 heures à mes portes et ont profité des ressources de mon territoire pour faire l’exercice.
J’ai trouvé ce voisinage intéressant, car il m’a permis, une fois de plus, de voir l’armée vietnamienne à l’œuvre. Autant les Annamites de l’armée française nous sont attachés, autant ceux de l’armée vietnamienne cherchent à nous vexer pour se prouver qu’ils n’ont pas besoin de nous. C’est une attitude très puérile, mais universelle.
Par ailleurs, le capitaine m’a rappelé ces premiers marins japonais qui tournaient en rond dans le port, parce qu’ils savaient bien mettre en route un bateau de guerre mais qu’ils n’avaient pas appris à l’arrêter. Mon capitaine partait faire un exercice de tir par¬dessus troupes avec des obus français et des tables de tir américaines, et il voulait tirer des projectiles à grande capacité en les prenant pour des fumigènes, etc, etc. Lorsque le lieutenant se permit de lui faire une remarque, il tourna le dos en disant : « je suis vexé ».
Nos Annamites à nous sont des prolétaires, pour qui nous représentons Dieu sur la terre; à côté d’eux, il y a les demi- évolués de l’armée vietnamienne, qui jouent les affranchis; quant à l’Annamite instruit et malin, il n’est pas militaire, car ce métier ne rapporte pas assez.

 
Tan-Nhon, le 26 février 1952
Je suis encore en retard pour t’écrire. Cette fois-ci, j’ai pour excuse plusieurs embuscades coup sur coup, le recensement de ma population, la visite de l’aumônier, l’inspection de deux colonels, etc.
Lundi dernier, j’ai recensé mes villageois. Six cent cinquante hommes se sont présentés au poste à 8 heures du matin ; je les ai rassemblés par paquets de cinquante, en leur fixant une tâche déterminée : débroussaillage, terrassement, etc, tandis que mon secrétariat enregistrait leurs cartes d’identité sur un cahier de contrôle monumental. Le soir, j’ai rendu les cartes d’identité agrémentées d’un récépissé de recensement ; cet appel de six cent cinquante noms avait quelque chose d’imposant.
(Sais-tu, d’ailleurs, que le recensement m’intéressait très peu ! Ce que je voulais, c’était faire exécuter un certain nombre de travaux ; si j’avais convoqué les coolies pour débroussailler, personne ne serait venu des villages éloignés; tandis qu’en distribuant un ticket spécial, j’étais sûr de voir affluer tous les gens qui ont peur de passer pour Viet-Minh un jour de contrôle d’identité.)

 
Tan-Nhon, le 3 mars 1952
Je viens de me résoudre à demander la cassation de mon sergent-chef, à la suite d’une nouvelle scène d’ivresse qui m’a valu de sa part des insultes publiques dont chacune mériterait le tribunal militaire. C’est pénible d’en arriver là, car ma demande de cassation est l’aveu de mon impuissance à amender ce triste sire, mais je me console en pensant qu’un sergent-chef de 40 ans n’est peut-être plus amendable, et, dans tous les cas, je respire plus librement depuis qu’il a été écroué à Thu-Duc par ordre du colonel.
Il est dit que tous les six mois, je serai mêlé à une histoire compromettante. Le 1/22 R.I.C. me prend pour un imbécile parce que j’ai été muté un mois après la prise de Trang-Bom, et je suis sûr que, depuis le 1er janvier, mon sergent-chef m’a fait une jolie réputation chez tous les ivrognes de Thu-Duc.
Voici un an que je suis en Indochine et tu me demandes ce que je pense. Peut-être seras-tu bien étonné quand tu le sauras.
1° Je suis profondément écœuré par mes compatriotes. Tous les civils, beaucoup de sous-officiers et un bon nombre d’officiers ne songent qu’à gagner de l’argent, à boire et à s’amuser; ils font preuve, à l’égard des autochtones, d’un racisme effrayant.
2° Par contre, l’Indochine a fait ma conquête. Le paysage est ravissant ; il a le charme de la Côte d’Azur, avec plus de vigueur et plus de nuances. Le climat ne me surprend plus; la chaleur ne me gêne pas du tout. Et les habitants des campagnes me plaisent infiniment par leur simplicité et l’affection dont ils entourent celui qui a gagné leur confiance.
En résumé, je voudrais pouvoir éliminer la plupart des Français et tous les Annamites évolués (qui sont odieux); au prix de quoi, je resterais bien cinquante ans commandant d’un sous-quartier quelconque, annamite, montagnard ou cambodgien. Ma manière de penser doit être celle des coloniaux de l’époque héroïque, quand on ne venait pas en Indochine pour l’argent et que nos brutalités n’avaient pas encore dressé contre nous l’élite du Vietnam.

You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply

Powered by WordPress