TAN-NHON 12

Tan-Nhon, le 11 mars 1952
Je suis de nouveau en retard pour t’écrire, mais, cette fois-ci, je n’étale plus. Voici que mon dernier chef de section est parti sans être remplacé. Indépendamment des problèmes de la guerre et de la pacification, il faut que je m’occupe chaque jour de trois pelotons d’élèves-gradés sans chef de section et d’une trentaine d’employés civils sans adjudant de compagnie; ajoute à cela que je fournis, toute cette semaine, mon appui à la construction d’un nouveau poste et que les Viet-Minh s’agitent d’un autre côté. Je deviens fou.
Le poste de Tan-Phu qui a été enlevé, et dont tu me parles, est l’ancien centre d’instruction de la zone. Mais je n’ai pas eu à intervenir, car c’est tout de même assez loin et dans un autre territoire (secteur et sous-secteur de Bien-Hoa, alors que j’appartiens au quartier autonome de Thu-Duc).
Février vient de marquer une recrudescence de l’activité rebelle en Cochinchine : half-track bazooké en plein Bien-Hoa, attaques répétées du convoi de Ban-Me-Thuot, destruction d’un pont gigantes¬que sur la route de My-Tho, et, près de chez moi, attaque et prise de la tour la plus rapprochée de mon territoire. (J’ai vite pensé en moi-même : heureusement que c’est la tour du voisin ; si la même chose arrivait à la mienne -— ce qui peut se produire tous les jours — je n’aurais pas fini d’être ennuyé.)
Le livre du général Marchand sur le pays moi m’a plu parce qu’il parle un peu du pays lui-même, mais il m’a déçu parce que le fond du récit n’est que l’histoire des campagnes personnelles du général. Chacun aime bien l’histoire de ses exploits et beaucoup moins la narration de ceux des autres.
Tan-Nhon, le 17 mars 1952
Je profite de la- saison sèche pour reconstruire ma cuisine. L’ancien bâtiment a été démoli et le nouveau commence à sortir du sol. La cuisine future aura des cloisons en briques et des piliers de soutènement en bois de teck. J’ai passé 24 heures à diriger la mise en place de ces piliers : n’étaient-ils pas trop hauts, trop bas, mal alignés, obliques, etc. ? A chaque modification, il fallait dix hommes pour soulever un pilier; toute la manœuvre était exécutée par des coolies annamites, encadrés par le sergent de semaine arabe.
Emu de ma triste situation d’effectifs (3 sergents arabes, 3 ser¬gents indochinois, 1 sergent français, le plus bête de tous, pour cent élèves, 6 cuisiniers, 3 ordinaires, l’armement d’une compagnie complète et six villages), le colonel m’a attribué un adjoint : c’est un sous-lieutenant de 40 ans qui n’a fait jusqu’à présent ni la guerre ni l’instruction. Ce brave homme est arrivé un jour, a vu le poste, a lu mon cahier de consignes, a geint qu’il deviendrait fou s’il restait là, s’est porté malade le lendemain et a été dirigé sur l’hôpital par un médecin complaisant. Dans l’armée française en Indochine, il semble que les places peu réjouissantes soient réservées aux gens qui ne protestent pas et qui, de ce fait, n’acquièrent aucun droit à la considération « puisque ça leur plaît » ; ceux « à qui ça ne plaît pas » ne restent jamais longtemps au poste fatigant que le hasard des affectations leur a attribué au débarquement.

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