TAN-NHON 13

Tan-Nhon, le 25 mars 1952
Le général Baillif est venu m’inspecter sans crier gare la semaine dernière. Je l’ai fait monter à la tour centrale, d’où il a longuement admiré le paysage. En pivotant sur lui-même, il voyait tous les cercles concentriques qui forment le poste du Plateau : 1° la cour intérieure bordée par les bâtiments d’habitation, les douches, le foyer et la cuisine ; 2° la murette et les tours d’angle ; 3° les fossés hérissés de bambous pointus; 4° le premier réseau de barbelés, renforcé par des buissons épineux; 5° les terrains de sport : foot, basket, volley, sautoir, portique, parcours du combattant ; 6° les trois études et le poste de police ; 7° le deuxième réseau de barbelés, renforcé par des buissons épineux et des mines éclairantes ; 8° la maison commune de Tan-Nhon, la guérite de la sentinelle et le parc à voitures ; 9° le glacis qui entoure le poste ; 10° le champ de tir ; 11° les débroussaillages nouveaux que j’ai fait entreprendre pour relier à vue le guetteur du mirador et la rivière où les élèves vont se laver.
Il est certain que le coup d’œil est joli : tuiles rouges, raphia jaune paille, briques roses, piliers et agrès bleu-gris, barrières blanches, sable doré, taches vertes de la plantation et de la forêt vierge, lignes géométriques des fortifications; il est certain que les militaires en short et chemisette (tenue d’après-midi) donnent une impression de jeunesse et de santé. Aussi le général Baillif est-il descendu, enchanté, de son observatoire, répétant à qui mieux mieux que j’étais le plus heureux des hommes.
Personne ne se souvient maintenant qu’il y a huit mois ce poste ressemblait à une ferme mal tenue, que la forêt vierge menaçait de l’envahir, que les Viet-Minh tiraient chaque soir dans les fenêtres et que les villageois s’étaient presque tous enfuis. Personne ne veut songer aux disputes et aux rixes que je dois supporter quotidienne¬ment du fait du mélange des races, pas plus qu’on ne m’imagine rentrant d’une embuscade de nuit et courant d’une section à l’autre pour mener l’exercice de combat de la première, l’instruction des transmissions de la deuxième et le tir sur silhouettes mobiles de la troisième, tout en surveillant les coolies qui carrèlent la cuisine, ceux qui élèvent le mur d’assaut du parcours et ceux qui remplacent les fléchettes pourries du fossé. Comme tout va bien, je suis un homme heureux, voire même un coq en pâte, avec le sous-entendu que des âmes charitables y ajoutent : un planqué.
(Je ne donnerais certes pas ma place pour un empire, mais je suis furieux de voir que, plus on me retire les moyens, plus on s’accorde à envier mon bonheur.)
Autres visites de cette semaine : deux planteurs annamites, propriétaires des hévéas de mon territoire, et qui ont entendu dire que j’avais chassé tous les Vet-Minh à la ronde; ces braves gens envisagent de remettre sur pied leur exploitation, de rouvrir des routes défoncées, de bâtir près du poste une usine de plantation, etc. Avec l’augmentation de la population civile, je crois qu’ils trouveront la main-d’œuvre nécessaire. Dans tous les cas, voici quinze jours que je reçois des industriels qui s’intéressent à ma région : trois marchands de bois, un carrier, deux planteurs; c’est un signe que la guerre est finie à Tan-Nhon.
Je reçois ta lettre à l’instant et je réponds aux questions que tu me poses :
1° Mon adjoint a été affecté au Cap Saint-Jacques ; c’est plus reposant.
2° Je ne mange plus guère parce qu’on m’offre tous les jours la même chose : un beefsteack trop cuit, des nouilles ou des pommes de terre déshydratées cuites à l’eau, une banane pour dessert. J’en suis dégoûté, et je rêve maintenant d’un bon repas comme d’une félicité inaccessible.

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