TAN-NHON 14

Tan-Nhon, le 6 avril 1952
Il m’est encore arrivé des malheurs cette semaine : l’un de mes sergents chefs de section est parti à l’hôpital et l’inspecteur d’arme¬ment de Cochinchine m’a annoncé sa visite. De plus, c’était la semaine d’instruction mortier, et aucun de mes gradés n’était capable de parler de mortier.
J’ai reçu hier une invitation à déjeuner de la part du planteur annamite qui veut remettre en état les hévéas de mon domaine. Je vais m’y rendre tout à l’heure, muni d’un élève interprète et garde du corps. Je t’écrirai si le repas a tenu les promesses de la lettre.
J’ai revu hier le capitaine qui a pris le commandement de Trang- Bom après la défaite ; on vient de le limoger pour faire plaisir aux civils, le climat est toujours aussi veule en Cochinchine Orientale : la société française qui porte la responsabilité du désastre a obtenu la tête du commandant de quartier qui voulait la juguler.
Cette nouvelle aggrave mon embarras, quant à ma prochaine affectation. Je ne peux pas rester ici (je le voudrais pourtant bien), sous peine de passer pour un planqué, je ne veux pas rejoindre le 1/22 qui me prend pour un imbécile parce que ma mutation a été signée après le sac de Trang-Bom; j’ai donc demandé à regagner le 3/22, pour prouver que je n’en avais pas été mis à la porte, mais je ne suis pas enchanté de retrouver ce sale milieu de planteurs.

 

Tan-Nhon, le 11 avril 1952
J’ai couru toute cette semaine à la recherche de matériaux de construction : briques, ciment, fer, bois. L’Indochine est vraiment un pays merveilleux, car j’ai tout trouvé : les briques dans la forêt vierge, le ciment dans une pharmacie, la ferraille au bord de la route (sous forme de poteaux télégraphiques désaffectés) et le bois au milieu d’un cimetière. Moyennant quoi, j’aurai dans huit jours un bâtiment supplémentaire.
Je me suis brouillé hier avec mes sous-officiers cambodgiens parce que j’ai décidé d’accorder deux jours de permission pour le Têt, au lieu de trois qu’on me réclamait; c’était, en effet, jeudi dernier, le Têt cambodgien; comme l’examen approche, j’ai voulu réduire les pertes de temps et mes deux gradés l’ont très mal pris. Je ne me frappe d’ailleurs pas pour si peu.

 
Saigon, le 19 avril 1952
Je suis blessé, je suis à l’hôpital, mais tout va bien.
1° Une balle de 9 millimètres, tirée à petite distance, m’a transpercé le mollet droit, une main environ au-dessous du genou. Entrée de la balle : à droite en avant; sortie : à gauche en arrière. Résultat : rien aux os, rien aux nerfs, mais une artère coupée.
2° Blessé le 16 avril à 16 heures à 1 km de mon poste, j’ai été ramené à dos d’homme jusque chez moi, puis transporté en ambulance à Saigon, où l’on m’a opéré vers 21 heures.
3° Pour réparer l’artère, le chirurgien a considérablement agrandi la plaie : les trous d’entrée et de sortie de la balle ont maintenant près d’une main de longueur ! Mais, comme il a incisé scientifique¬ment, glissant entre les muscles, la douleur n’a pas augmenté en proportion.
4° Tous ces jours-ci, la fièvre montait régulièrement à 39° le soir. Aujourd’hui, elle ne dépasse pas 38° (la meilleure preuve, d’ailleurs, que je vais bien, c’est que je peux te l’écrire).

 

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