TAN-NHON 15

Saigon, le 24 avril 1952
Tout se passe bien. Ma jambe se recolle intérieurement, grâce à la pénicilline que l’on m’injecte tous les jours; je pense que, satisfait de cette évolution, le chirurgien me recoudra dans quelques jours. Ma température oscille entre 37 et 38°, grâce à la quinine quotidienne. Je suis submergé d’oranges de toute provenance et je commence à trouver qu’il est bien agréable de se reposer.

 
Saigon, le 29 avril 1952
Le général Baillif est venu me voir hier avec beaucoup d’amabilité ; il m’a dit que tu lui avais écrit et qu’il allait te répondre pour te rassurer.
J’ai toujours la jambe fendue, mais on commence à parler de la recoudre. Le chirurgien m’a avoué que, maintenant, ses inquiétudes étaient passées, mais que, pendant quelques jours, il avait craint d’être obligé de me couper la jambe; ce n’était pas une artère qui était sectionnée, mais toutes sauf une; si celle-ci n’avait pas suffi à alimenter mon pied pendant que les autres se recollaient, il aurait fallu amputer. Tout est bien qui finit bien.
Je pense en avoir encore pour trois semaines à l’hôpital. D’un côté, je suis très malheureux d’avoir abandonné mes élèves quinze jours avant l’examen, d’autant que le capitaine qui me remplace fait des réflexions désobligeantes sur moi pour se rendre intéressant. Mais, d’autre part, il était entendu que je repartais le 15 mai au 3/22; je n’aurai donc, en fait, avancé mon départ que d’un mois et l’hôpital me permettra d’arriver reposé au 3/22.
Saigon, le 4 mai 1952
J’attends toujours qu’on me recouse; jusqu’à présent, le trou intérieur n’est pas assez refermé pour qu’on cesse de le surveiller, aussi ne peut-on pas rabattre la peau par-dessus. A partir du jour où je serais recousu, j’en aurai encore pour quinze jours d’hôpital.
Je viens d’apprendre que mes artères sectionnées n’ont pas été réparées, comme je le croyais, mais simplement bouchées en cul- de-sac; le sang doit se débrouiller pour passer ailleurs; il le fait, du reste, fort bien, car je ne m’aperçois de rien.
Ces jours-ci, j’ai fort à faire dans mon lit, car je mets les notes de tous les élèves; il n’y a que moi qui puisse faire ce travail, il faut bien que je le fasse.
J’ai éprouvé une déception hier. Je ne t’avais pas dit qu’il y a quelques mois, le colonel commandant la Zone Est m’avait promis de me citer; j’attendais toujours que l’ordre général paraisse pour te l’annoncer. Renseignement pris, il n’y a jamais rien eu de fait : le colonel a oublié !

 

 

Saigon, le 8 mai 1952
Je ne t’écris que quelques mots, car j’ai horriblement mal.
On vient de me recoudre ; tout se passe normalement, dans quinze jours, on enlèvera les fils de suture.

 
Saigon, le 13 mai 1952
On m’a recousu il y a huit jours et on m’enlèvera les fils dimanche ou lundi. Après quoi, il faudra que sèchent les plaies laissées par les fils, que se résorbent les adhérences intempestives et que ma jambe réapprenne à marcher, car le genou est ankylosé et la cuisse atrophiée. Je ne suis pas encore prêt à sortir.
D’ailleurs, maintenant, je me moque un peu de ma date de sortie. L’examen de mes élèves vient de se dérouler, dans de bonnes conditions (6 recalés pour l’ensemble de la compagnie), et je suis déchargé de toute responsabilité. Quand je serai guéri, je rentrerai au 3/22, mais je ne suis nullement pressé.
Je l’ai échappé belle, à propos d’affectation. Il s’en est fallu de peu que je devienne officier d’ordonnance du général Baillif. Ce projet a avorté parce que la place est vacante incessamment et qu’il faut y pourvoir tout de suite, mais j’ai éprouvé une belle peur : ce n’est pas, à mon avis, un poste intéressant.
Je ne vous ai jamais raconté comment j’ai été blessé, parce que je n’en sais rien. Après une embuscade de nuit qui m’avait permis de capturer un Viet-Minh et d’avoir des renseignements, j’étais sorti en patrouille l’après-midi, pour attendre un convoi de trois vaguemestres viet-minh sans arme. C’était une toute petite affaire.
Tout va bien, mes trois clients entrent dans l’embuscade et sont pris vivants; on les ligote et je donne l’ordre du départ. A ce moment précis, une rafale part de l’arrière et me blesse (je suis pourtant blessé par devant, car je regardais la mise en mouvement de ma queue de colonne). Réaction : tir a priori et fouille de buissons, sans aucun résultat. Il est probable que mes trois vaguemestres sans arme étaient suivis par quelques militaires armés (un ou deux types seulement peut-être), trop faibles pour délivrer leurs camarades, mais suffisamment astucieux pour causer quelque dégât dans l’arrière- garde au moment où la patrouille s’ébranlait.

You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply

Powered by WordPress