TAN-NHON 16

Saigon, le 15 mai 1952
Rien de nouveau pour ma blessure; j’attends toujours qu’on m’enlève les fils.
Le commandant du 3/22 est venu me voir ces jours-ci (très aimablement, car je n’ai jamais servi sous ses ordres). Il m’a dit que, sur le vu de mes notes, il m’avait réservé le commandement de la compagnie d’intervention, mais qu’à la nouvelle de mon indisponibilité, il avait dû demander un autre officier et qu’on lui avait donné un capitaine. La place est donc prise.
C’est curieux de voir comme, depuis six à huit mois, la Cochinchine a été envahie par les capitaines. Tous vieux d’ailleurs : soit du modèle capitaine ancien, soit du modèle dégagé des cadres en 1946. L’année dernière, il y avait un ou deux capitaines par bataillon, maintenant, voici un capitaine par compagnie; je trouve cet étouffement par les vieux capitaines tout à fait pénible.
On m’a demandé où je voulais aller en convalescence; j’ai répondu « Da-Lat », puisque je connais déjà le Cap Saint-Jacques.

 

Saigon, le 19 mai 1952
On vient de m’enlever les fils de suture. La plaie arrière est complètement refermée, cicatrisée, sèche; bref, tout est parfait. La plaie avant est refermée, mais des humeurs louches s’échappent par les trous du fil ; dans quelques jours, tout sera résorbé. Il y a 7 points de suture en avant et 13 en arrière : total 20; distance entre les points : 1 cm.
Je commence à marcher, avec une canne. Mais que c’est pénible ! Ma cheville ankylosée et mon mollet raidi ne me servent pas normalement et je marche à tout petits pas, en boitillant.
D’ordre de la Faculté, mes exercices de marche se poursuivront ailleurs. Une place dans l’avion de Da-Lat m’a été réservée pour dimanche prochain.
Cette semaine d’ailleurs, je vais me promener un peu. J’envisage plusieurs voyages à Tan-Nhon pour passer mes consignes par écrit.

 

 

Da-Lat, le 26 mai 1952
Je viens d’arriver à Da-Lat, après un voyage qui m’a beaucoup intéressé, puisque j’ai survolé des régions que je connaissais bien : Thu-Duc, Bien-Hoa, etc. L’avion s’est guidé sur le Donaï pendant presque tout le trajet.
Au premier abord, Da-Lat me déçoit. Ce n’est pas une ville, c’est une portion de route nationale bordée de villas; aucun centre, aucun magasin, sauf un marché pouilleux où trois Chinois et deux Annamites vendent très cher des produits de mauvaise qualité aux quelques Montagnards de la périphérie.
A ce manque d’intérêt notoire s’ajoute un climat inhabituel. Il fait froid à Da-Lat et je n’aime plus du tout le froid. Le soir, je m’habille en drap, la nuit, je mets trois couvertures; ces nouveautés me sont très désagréables.
Mais, à la réflexion, c’est tant mieux. Les grandes distances entre les villas me permettront d’exercer ma jambe, et j’ai remarqué que le froid me faisait manger de meilleur appétit, ce qui me remplumera.
Je suis titulaire d’un congé de trois semaines. C’est donc, en principe, aux environs du 15 juin que je rentrerai au 3/22.

 
Da-Lat, le 28 mai 1952
Je commence à m’habituer à Da-Lat, bien que la vie n’y soit guère réjouissante. Voici, en effet, le déroulement d’une journée type :
– heures : lever, soleil timide, petit déjeuner sérieux (café au lait, pain grillé, beurre).
– h 30 : piqûre intraveineuse d’un produit vasodilatateur ; but : amener au calibre voulu mes vaisseaux sanguins de remplacement.
– heures : promenade au soleil. Ma connaissance du rhadé ne me sert même pas à faire la conversation aux natifs du pays, car ce sont des Montagnards d’une autre tribu, et leur langue est tout à fait différente.
– heures : déjeuner (table de quatre, bon appétit, bon repas).
– heures – 19 heures : je dors, je lis ou j’écris dans la chambre (deux lits, l’autre est occupé par un Vietnamien, ce qui ne me déplait pas), pendant que la tempête sévit au dehors. Je commence l’après-midi en pyjama, je la termine en pantalon et veste de drap, tant l’atmosphère s’est refroidie.
– heures : dîner, brouillard, fin de la pluie.
– heures : je dors, enfoui sous trois couvertures.
Si ce régime n’est pas varié, du moins me profite-t-il. J’ai déjà grossi depuis mon arrivée, et j’en avais besoin. Ma jambe progresse, elle aussi : hier, j’ai couvert 4 km d’affilée en moins d’une heure. Les points noirs sont encore l’enflure persistante de mon mollet et la raideur de ma cheville, qui m’empêche de sauter et de courir; peut-être attendrais-je longtemps l’assouplissement nécessaire. Mais, plus je vois de médecins, plus je suis persuadé d’avoir évité l’amputation de justesse; j’aurais été évacué moins rapidement ou ailleurs qu’à Saigon, je crois que ma jambe y serait passée. Comme disent les Arabes, le Bon Dieu est grand.
Le panorama de Da-Lat est très européen. « Cercle de bois, de coteaux, de vallons » autour d’un lac de petite taille, il rassemble des mamelons herbeux qui évoquent le Jura, d’étroites vallées glaciaires qui rappellent la Haardt, et des bois de pins qui font penser tour à tour à la Bretagne et à la Côte d’Azur, suivant qu’il pleut ou qu’il fait beau.
La ville, par contre, n’offre aucun intérêt, puisqu’elle n’est pas encore bâtie. Les gouverneurs Catroux et Decoux avaient prévu la construction d’une cité modèle, dans laquelle seraient groupés la plupart des hôpitaux et des services administratifs de l’Indochine. Da-Lat avait été choisie pour son climat tempéré ; les plans avaient été dressés et toutes les rues tracées et goudronnées. A part quelques exceptions (une maison tous les 200 m), on en est resté là. Maintenant, Bao-Dai a adopté Da-Lat comme résidence, l’Ecole Militaire vietnamienne s’y est installée, mais sans construire de bâtiments supplémentaires; aussi, les belles rues goudronnées conti¬nuent-elles leur course à travers les bois de pins.
(La cité modèle, du reste, se construit ailleurs : à Tan-Son- Nhut, faubourg de Saigon. Mais le but n’est plus de réunir les Français dans une ville agréable ; il est maintenant de purger Saigon de tous les Occidentaux qui l’encombrent, de manière à rendre aux Vietnamiens la capitale du Vietnam.)

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