TAN-NHON 17

Da-Lat, le 12 juin 1952
Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai réussi à courir une centaine de mètres; la souplesse commence à revenir.
Par contre, ma blessure a l’air d’enregistrer les variations de la température; depuis trois jours, il pleut matin et soir, le temps s’est refroidi, et je me suis surpris à avoir un peu mal à la jambe.
Il vient de se passer des choses très curieuses en Indochine cette semaine. Tran van Huu a été mis à la porte d’une manière extrêmement brutale : Nguyen van Tarn, son ministre de l’Intérieur, lui a apporté une lettre de Bao-Dai, qui, sans explication, transférait tous les pouvoirs dudit Huu au dit Tarn.
Ce renvoi-éclair a été suivi d’une très longue série de banquets et de prises d’armes offerts par Tarn à Huu pour lui permettre de dire adieu à tous les corps de la société.
Je ne sais ce qu’il faut penser de cette mutation. Elle étonne de la part de Bao-Dai, connu pour son indifférence envers la chose publique; elle ne s’explique par aucun insuccès flagrant du conseil des ministres. Mais, en tout cas, ce n’est pas un mal, car Tarn est plus énergique et plus francophile que son prédécesseur.
Il semble qu’on s’apprête, cette année, à transformer en bataillons vietnamiens un grand nombre de bataillons autochtones de l’armée française. Tout d’abord, le changement n’apparaîtra pas, les cadres français restant en place. Puis, les Français diminueront, au fur et à mesure des rapatriements réguliers, car les partants ne seront pas remplacés. Enfin, de six mois en six mois, chaque sortie de Da-Lat déversera quelques sous-lieutenants vietnamiens.
Du point de vue international, ce procédé est inélégant, puisque, ne créant par lui-même aucune formation nouvelle, il désorganise les unités actuelles dans le seul dessein de retirer les Français du péril. Les récentes tueries du Tonkin (cinq officiers perdus tous les trois jours) ont, sans doute, milité en sa faveur. Mais toute la question est de savoir dans quelle proportion il sera appliqué.

 
Da-Lat, le 21 juin 1952
Je t’envoie ma dernière lettre de Da-Lat, puisque mon départ est fixé à mardi. J’ai renoncé à voyager en autocar, à cause des périls de la route. D’autre part voici trois fois en dix jours que les Viet-Minh attaquent le train aux environs de Trang-Bom ; je n’aimerais guère qu’ils s’en prennent au convoi le jour de mon passage. Aussi prendrai-je l’avion.
J’ai profité de mon séjour à Da-Lat pour visiter l’Ecole Interarmes vietnamienne. Le 1er Bataillon du Vietnam (200 élèves anciens, 200 élèves jeunes) est installé dans les baraquements sans prétention d’un ancien hôpital japonais; mais les aménagements intérieurs et le matériel en service donnent presque une idée de luxe. Le programme des cours est celui de Coëtquidan, adapté à un stage d’un an. L’enseignement est donné en français,.car il n’existe encore aucun règlement vietnamien ; les instructeurs annamites eux- mêmes (un sur deux) sont tenus de parler français.
La mentalité des élèves est très variée. Certains ont une vocation militaire analogue à celle des Saint-Cyriens français; mais ils sont peu nombreux, et c’est normal, puisque le Vietnam ne sait pas encore en quoi consiste la vie d’officier. La majorité tient le raisonnement de toutes nos troupes autochtones : posant d’abord en principe que le métier des armes est une forme du banditisme et que la vie idéale doit se dérouler dans l’étude et la tranquillité grâce à la richesse, l’Indochinois moyen constate que les circonstances actuelles rendent l’étude impossible et que c’est encore l’armée qui offre les meilleures garanties de richesse et de tranquillité ; aussi se fait-il militaire pour la durée de la guerre.
Au bout de quelques travaux d’approche, j’ai tenu des conversa¬tions fort intéressantes avec plusieurs élèves-officiers, mis en sympa¬thie par mes connaissances de la langue annamite. Ils m’ont déclaré tout net, par exemple, que nous n’entendions rien à la guerre du Tonkin et qu’à tuer sans discrimination nous faisions le jeu de l’ennemi ; cette opinion m’a été donnée par bien des officiers français et je la tiens pour exacte. En contrepartie, j’ai fait admettre à mes interlocuteurs que, si nous nous battions, même mal, au Tonkin, c’était parce que les Vietnamiens avaient mis cinq ans à se décider à prendre les armes; mes braves gens ont souri gentiment et m’ont donné raison. Le problème est toujours le même : vaut-il mieux des troupes françaises, qui se battent bien, mais commettront des excès et ne recueilleront jamais les confidences de la population (un Annamite ne peut pas dénoncer un autre Annamite à un Français; c’est compréhensible), ou des troupes vietnamiennes, assez peu instruites et sans grand idéal ? La solution serait une armée vietna¬mienne solidement organisée, animée d’un farouche esprit de libération ; est-ce possible avec la mentalité que je t’ai décrite ?
Je précise que c’est seule l’action française au Tonkin qui est critiquée. Voici pourquoi.
En Cochinchine et en Annam, les règles du jeu sont posées. Il y a les zones rebelles, dont tout habitant est réputé suspect, et les territoires contrôlés, que l’armée s’emploie à développer économique¬ment et dans lesquels on respecte à peu près la liberté individuelle. En zone rebelle, la chasse est libre (avec les limites fixées par la loi naturelle); en territoire contrôlé, la mort d’un homme entraîne souvent le tribunal militaire.
Au Tonkin, nos troupes n’arfivent pas à protéger la zone contrôlée. De très nombreux Viet-Minh s’infiltrent dans la population loyaliste; les bataillons de secteur n’y peuvent rien, car les rebelles changent de place sans arrêt. C’est aux groupements mobiles d’organiser la battue ; ils le font avec la délicatesse du seigneur médiéval courant le cerf à travers les récoltes, et le bilan des opérations se solde par autant de morts chez les civils que chez l’ennemi.
Remarque supplémentaire qui en dit long sur l’apaisement des esprits : c’est au Tonkin que se trouvent groupés la majorité des effectifs de Légion Etrangère.

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